La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Avignon - Entretien Daniel Mesguich

L’inéluctable

L’inéluctable - Critique sortie Avignon / 2014 Avignon Théâtre du Chêne Noir
Crédit photo : DR

Théâtre du Chêne Noir / Trahisons / d’Harold Pinter / mes Daniel Mesguich

Qui trahit-on dans l’adultère ? Qui est dupe, qui est victime, qui est vainqueur ? Pinter ausculte à rebours la défaite des attachements et Daniel Mesguich la met en scène comme une tragédie.

« Pinter a compris que la littérature est le lieu et le temps de tout. »

Pourquoi le choix de Pinter, alors que vous montez peu de textes contemporains ?

Daniel Mesguich : Première réponse : c’est vrai que je n’en ai pas l’habitude et que je suis plus proche de Racine et de Shakespeare. Mais ce sont des textes que je travaille souvent à l’Ecole Normale Supérieure ou au Conservatoire, a fortiori depuis que je me suis attelé à la traduction. Deuxième réponse : parce que ce texte et Pinter sont géniaux ! Pinter passe souvent, et à tort, pour un auteur de boulevard amélioré, car on confond ses thèmes et sa manière de les traiter. Mais soyons lucides : quel thème plus indigent que celui de Bérénice ? Ce qui est génial c’est la manière racinienne de le traiter. Dans Trahisons, admettons que l’histoire soit stupide : une femme trompe son mari. Ce qui est génial, c’est la manière dont la pièce la déconstruit et la décompose, remontant dans le temps et multipliant les indices, la moindre phrase étant riche d’au moins deux sens. Ainsi la scène où le mari sait qu’il est trompé par son copain qui ignore qu’il sait, alors qu’ils boivent un verre ensemble. « A la tienne ! » : à ta santé, ou à ta femme ? Tout est comme ça. Si on arrive à faire passer cette polysémie, c’est génial ! Même si c’est d’une difficulté folle pour les comédiens !

Est-ce pour cela que vous avez choisi de retraduire le texte ?

D. M. : J’ai souvent traduit Shakespeare quand je trouvais les traductions insuffisantes. Avec Pinter, et la traduction d’Eric Kahane, ce n’est pas le cas. Cependant, de manière générale, j’aime que le signifiant français soit travaillé. Quand je traduis, je sais d’où vient le texte, pourquoi, comment il est écrit. Avec Pinter, je me suis régalé. C’est une langue très simple, qui a l’air indigente, à première vue ; mais sous la simplicité, il y a tout un gouffre.

Qui trahit dans cette pièce ?

D. M. : Le titre anglais de la pièce est Betrayal, au singulier. Eric Kahane a choisi le pluriel, et moi aussi. Trahisons ne désigne pas seulement la tromperie amoureuse, mais aussi la trahison de l’amitié. A chaque scène, il y a des mini-trahisons ; des choses qui se disent et que l’autre ne sait pas. Sait-on, ne sait-on pas : tout le long de la pièce, on est dans la nuit du mensonge et de l’inconscient. C’est pourquoi j’ai voulu monter cette pièce comme une sorte de rêve. Il n’y a pas de véritable progression. Ça avance sans avancer ; comme dans les rêves. Pinter a compris que la littérature est le lieu et le temps de tout.

Pourquoi dites-vous de cette pièce qu’elle est comme une tragédie ?

D. M. : Dans la scène de la chambre d’hôtel, Robert ne sait pas que sa femme le trompe, mais il parle, et sa propre parole dévoile que sa femme le trompe. Il le savait déjà, mais il ne savait pas qu’il savait. Il est impossible à Emma d’arrêter cette logorrhée. Il n’y a rien à faire, il n’y a pas d’échappatoire, pas d’issue, et c’est cela que nous jouons. La tragédie n’est pas une question de vie ou de mort ; c’est moins que cela, et plus que cela : c’est l’inéluctable qui est la quintessence de ce qu’on peut appeler la tragédie.

 

Propos recueillis par Catherine Robert

A propos de l'événement

Trahisons
du Samedi 5 juillet 2014 au Dimanche 27 juillet 2014
Théâtre du Chêne Noir
8B Rue Sainte-Catherine, 84000 Avignon, France

Avignon Off. Théâtre du Chêne Noir, 8bis, rue Sainte-Catherine. Du 5 au 27 juillet, à 18H15. Tél. : 04 90 86 74 87


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