Théâtre - Critique

Let me try

Isabelle Lafon, Johanna Korthals Altes et Marie Piemontese dans Let me try. © Pascal Victor / ArtcomPress

TGP – CDN de Saint-Denis / d’après Virginia Woolf / mes Isabelle Lafon

Second volet du triptyque Les Insoumises, Let me try d’Isabelle Lafon rend hommage à une Virginia Woolf méconnue. Celle du Journal (1915-1941), où se déploie une passionnante voix « à soi ».

Depuis Igishanga (2002), où elle portait elle-même les témoignages de deux rescapées du génocide rwandais, Isabelle Lafon se fait passeuse de mots fragiles. De paroles de femmes en quête de liberté, pudiques mais puissantes dans leur résistance aux discours établis. C’est dans cet esprit que Let me try met à l’honneur une écrivaine qui a marqué l’histoire de la littérature moderne : Virginia Woolf. Entre Deux ampoules sur cinq, inspiré de Notes sur Anna Akhmatova de la critique littéraire Lydia Tchoukovskaïa, et une mise en scène de L’Oppoponax de Monique Wittig, cette pièce donne à entendre une prose intime, non destinée à la publication. Une sorte de journal de bord commencé par l’auteure de Une chambre à soi en 1915, et tenu jusqu’à son suicide en 1941. Avec Johanna Korthals Altes et Marie Piemontese de sa bien nommée compagnie Les Merveilleuses, Isabelle Lafon en incarne toute l’intelligence et la délicatesse avec son humilité et sa force habituelles. Sur un plateau presque nu, simplement recouvert de paquets de manuscrits classés par ordre chronologique, toutes les trois s’emparent des notes et anecdotes de Virginia Woolf comme on prononce un secret à l’oreille d’un ami. Dans une proximité avec le public qui en restitue le secret initial. Elles se présentent pour cela sans artifice : comme des comédiennes absorbées par des textes qu’elles semblent découvrir en même temps que leur auditoire. Et emportées peu à peu par leur belle singularité.

Trio pour un flux de conscience

Si Let me try semble d’abord moins politique que Deux ampoules sur cinq, où Isabelle Lafon et Johanna Korthals font revivre des réunions clandestines en pleine purge stalinienne, la résistance très personnelle de Virginia Woolf au conservatisme de son époque et à la montée du totalitarisme se dessine au fil des détails rapportés par les trois artistes. Dans le Journal où Isabelle Lafon et ses compagnes puisent avec bonheur, rien n’est en effet anodin. Qu’elle relate l’achat d’une robe, s’enthousiasme sur sa nouvelle coiffure, s’étonne de l’attitude étrange d’un ami ou évoque sa relation avec son mari, Virginia Woolf dit quelque chose du monde qui l’entoure. Et du courage qu’il faut pour y être femme. Surtout lorsque, comme elle, on a soif de liberté et d’expériences, et qu’on se fixe comme but de coucher sa différence par écrit. D’en faire œuvre. En se mettant très progressivement dans la peau de l’auteure, les comédiennes font ressentir sans avoir besoin de le formuler le lien entre vie intime et vie publique qui caractérise le Journal. La certitude, exprimée dans Trois Guinées, que « les tyrannies et les servilités de l’une sont aussi les tyrannies et les servilités de l’autre ». Le célèbre flux de conscience de Virginia Woolf est ainsi présenté dans son essence. Puissante et sensible.

Anaïs Heluin

A propos de l'événement

Let me try
du Mercredi 7 mars 2018 au Dimanche 25 mars 2018
TGP-CDN de Saint-Denis
59 Boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis, France

Du lundi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h. Relâche le mardi. Tel : 01 48 13 70 00. www.theatregerardphilipe.com


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