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Avignon - Entretien Cédric Gourmelon

Les mots de Ferré se répètent face à l’infini

Les mots de Ferré se répètent face à l’infini - Critique sortie Avignon / 2009

Publié le 10 juillet 2009

Cédric Gourmelon, dont on a vu la saison dernière l’excellente mise en scène d’Edouard II de Christopher Marlowe, recrée son spectacle Words… Words… Words… en hommage à Léo Ferré. Seul en scène il incarne à sa manière les mots du poète dont la voix a marqué son adolescence.

Vous dîtes que Léo Ferré vous a fait rêver, vous a accompagné, vous a soutenu. Pouvez-vous expliciter le lien qui vous unit au poète ?
Cédric Gourmelon : J’ai entendu Avec le temps à la radio une fois lorsque j’étais adolescent. Je n’ai pas compris la chanson, mais la voix de Léo ferré, sa tristesse, sa tendresse et son lyrisme, ne m’ont plus quitté depuis. Je n’avais jamais envisagé Ferré en tant qu’écrivain. Il faisait partie de la vie « privée » de mes oreilles, mais n’avait rien à voir avec mon travail de mise en scène, sur des écritures plus stylisées (Genet, Pessoa, Rilke…). Un jour, Jacques Blanc, directeur du Quartz à Brest, m’a fait une commande sur la notion de performance. Cela signifiait pour moi qui suis metteur en scène, être seul, ne pas demander à un acteur de prendre de risques à ma place, et aussi travailler sur une écriture pour laquelle j’avais une relation intime et singulière. J’ai choisi de « vociférer » plusieurs des longs textes de Ferré posés sur des pupitres qui m’encerclaient, devant le rideau de fer d’un grand plateau. A la fin, le rideau s’ouvrait, laissant apparaître un grand plateau vide et un pied de micro en son milieu. Je me dirigeais alors vers le micro et chantait a capella La mémoire et la mer. A partir de là est née l’idée d’un spectacle, que j’ai choisi de recréer cette année.

En tant qu’acteur, comment vous êtes-vous emparé des mots du poète anarchiste ? Ces mots sont-ils détachés d’un personnage ?
C. G. : Tout l’enjeu se situe à la fois dans le fait de restituer les textes de Ferré sans plagier les intonations du chanteur, ses inflexions, son style mais sans non plus mettre trop de distance, formaliser, en faire des textes neutres. C’est-à-dire, à ma manière, dans le fait de les incarner. De les faire miens. C’est une vraie tentative à chaque représentation. Cela change d’un jour à l’autre. Je suis condamné à travailler au présent en fonction de ce que je ressens.

« Nous avons fait en sorte de décaler tout ce qui pouvait faire penser à un hommage académique ou à un récital. »

Quel rôle joue l’image théâtrale dans cet hommage ? 
C. G. : Lorsque nous avons construit le spectacle avec Nathalie Elain, qui est comédienne et m’accompagne depuis des années, nous avons fait en sorte de décaler tout ce qui pouvait faire penser à un hommage académique ou à un récital. Je dis les textes, ou je les « slame » mais sur une musique inventée. Si je joue du piano, je ne chante pas. Si je dis un texte que les gens connaissent, c’est sans la mélodie qui devrait l’accompagner, etc. Avec souvent la présence d’une chaise vide, ou d’un pied de micro entouré de vide… sans la volonté de combler ce vide, pour que la comparaison ne puisse avoir lieu.

Pourquoi les révoltes et l’univers poétique de Léo Ferré traversent-ils aussi bien le temps selon vous ?
C. G. : C’est justement parce que ces révoltes ne sont pas uniquement politiques, mais également poétiques. Des images poétiques universelles sont intriquées à des références concrètes visant par exemple la vie politique ou sociale française des années soixante ou soixante-dix. Et à cela se rajoutent aussi toujours des images poétiques belles et mystérieuses issues de sa mythologie personnelle, des obsessions de sa vie intime. Ce sont leur complexité et leur sincérité qui font que ces textes traversent le temps. Ce n’est pas le cas avec les textes d’autres artistes engagés de l’époque…

Pourquoi l’intitulé de la pièce en anglais ? 
C. G. : Je viens du théâtre. Words…words…words…, c’est à la fois le titre d’une chanson de Ferré présente dans le spectacle et une citation de Shakespeare (Hamlet, la scène dans la bibliothèque, acte II, scène 2). Et c’est là aussi une volonté de se décaler, un titre en anglais comme un clin d’œil à un Ferré affilié au registre de la « grande » chanson française. Ce titre reflète bien le spectacle : des mots, comme un flot, assénés, proférés, répétés. Un mot qui se répète face à l’infini…

Propos recueillis par Agnès Santi

Words… Words… Words… textes de Léo Ferré, de et par Cédric Gourmelon, du 18 au 28 juillet, relâche le 20, à 12H40 à La Manufacture, 2 rue des Ecoles. Tél : 04 90 85 12 71.

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