La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Les Apaches

Les Apaches - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Christine Sibran Légende photo : Macha Makeïeff rend hommage aux déclassés de la zone et de la scène.

Publié le 10 avril 2012 - N° 197

Macha Makeïeff réinvente le music-hall et célèbre apaches classieux et acteurs déclassés : un spectacle poignant et drôle, servi par une troupe de magnifiques aventuriers revenus de la Belle Epoque.

Filles de peu et hommes de rien, cœur sur la main et main prompte à la taloche, souteneurs goguenards et catins chancelantes : au temps des fortifications, la canaille avait grand genre et petits moyens, jouait du surin pour les yeux d’une blonde ou pour un regard de travers, et terrorisait le bourgeois avec cette aristocratique supériorité de ceux qui n’ont rien à perdre. Dans le spectacle inventé par Macha Makeïeff, la lie de la société, sans foi ni loi, croise d’autres réprouvés : ces artistes de music-hall, magiciens maladroits, chanteurs sur le retour, travestis décadents, acrobates gominés comme des marlous et tatoués comme des vrais durs, à la fois méprisés et enviés, comme leurs égaux des barrières. La différence est mince entre le voyou et l’acteur : même amour de la mimique et du costume, même gouaille et même frime, même fragilité sous l’esbroufe, même capacité à tenir le haut du pavé avant de finir au ruisseau, même rêves de départs qui finissent dans la soute d’un transatlantique ou dans les tournées provinciales d’une troupe décatie.

Tout sauf tomber

Macha Makeïeff réunit ces figures improbables et fantasques dans un vieux Nickelodeon déglingué, où parade une bande de conscrits du crime. Ces sauvageons magnifiques deviennent, dans la deuxième partie du spectacle, des artistes faisant revivre la gloire surannée d’un music-hall réinventé. Puis, c’est le départ : sur un embarcadère qui semble autant risque de naufrage que promesse occidentale d’un nouveau monde. Au-delà des mers et de la misère, tous attendent le billet sans retour : artistes peut-être, immigrants sans doute, prêts pour d’autres rêves à bâtir et d’autres vies à créer. Macha Makeïeff dit de ce spectacle qu’il est « un des plus intimes » qu’elle a inventés : « Il aurait pu avoir pour sous-titre l’état de mon cœur ». Le portrait en creux que dessinent Les Apaches est celui d’une âme tout en paradoxes, à la fois forte et fragile, fière et tendre, audacieuse et timide. Si ce spectacle laisse deviner la complexité assumée et émouvante de sa créatrice, il est aussi une juste évocation de la figure de l’artiste, histrion magistral, prince déclassé, équilibriste avançant toujours au risque de la chute, étoile éclatante toujours menacée par l’éclipse. Les interprètes des Apaches jouent de cette tension entre virtuosité et maladresse, sublime et grotesque, poésie éthérée et prosaïque pataud, fragilité poignante et aisance stupéfiante. Ils sont drôles et émouvants, admirables et attendrissants, et offrent une sidérante leçon de théâtre, qui est aussi une remarquable leçon de vie.

Catherine Robert


Les Apaches, spectacle de Macha Makeïeff. Tournée en France en 2012 : Théâtre du Vellein (Villefontaine), du 4 au 6 avril ; Théâtre Anne de Bretagne (Vannes), le 27 avril ; Les Atlantes (Les Sables d’Olonne), les 4 et 5 mai ; Maison des Arts de Créteil, du 24 au 26 mai ; Théâtre des Bouffes du Nord, en décembre. Spectacle vu au Théâtre de la Criée, à Marseille. Durée : 1h50. Renseignements sur www.theatre-lacriee.com

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