La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Avignon - Entretien Alain Timar

Le théâtre résiste

Le théâtre résiste - Critique sortie Avignon / 2010

Publié le 10 juillet 2008

Le directeur du Théâtre des Halles présente deux créations, Simples mortels d’après le roman de Philippe de la Genardière, et Rhinocéros de Ionesco, créé au Festival de Séoul avec des acteurs coréens.

Après avoir monté Rhinocéros en Hongrie en 1989, vous décidez aujourd’hui de mettre la pièce en scène avec des acteurs coréens ? Comment ce projet est-il né ?
 
Alain Timar : J’ai un souvenir marquant de ma mise en scène de Rhinocéros en Hongrie en 1989, l’année de la fin du bloc de l’Est : nous vivions alors l’agonie du rhinocéros au jour le jour ! Depuis les choses ont bien changé, les idéologies se sont effondrées. Avec la mondialisation, on ne peut pas mettre en scène Rhinocéros comme Ionesco l’envisageait, c’est-à-dire en dénonçant les systèmes totalitaires. Le rhinocéros aujourd’hui, c’est tout à fait autre chose : il existe toujours, encore faut-il le dénicher. C’est la question que je pose dans cette mise en scène. L’angle d’attaque vise la personne même. Prenez un miroir, regardez-vous, vous y verrez peut-être le pire ennemi qui soit, c’est-à-dire vous-même. Dans vous-même vous pouvez reconnaître l’autre, ami ou ennemi. Toute la question est là. Cette nouvelle vision dépasse largement la dénonciation des systèmes totalitaires, elle dénonce les travers de l’être humain. Dans cette mise en scène, pas de cris, pas de grimaces, pas de transformation physique, pas de masques : la recherche de ce rhinocéros devient beaucoup plus inquiétante, diffuse et silencieuse, sans exclure l’humour. A tel point que les comédiens vont se demander où se cachent ces rhinocéros, ils vont se taire et chercher autour d’eux, en eux, voire même dans la salle. Le spectacle a été créé et produit par le Festival de Séoul, l’un des plus importants d’Asie. Phippe Salord a développé le lien avec le festival. J’ai choisi un musicien percussionniste et l’équipe des comédiens, qui ont une belle capacité à aborder le silence, où le regard est très important.    
 
« Cette nouvelle vision dépasse largement la dénonciation des systèmes totalitaires, elle dénonce les travers de l’être humain. »
 
Pourquoi avez-vous voulu adapter et mettre en scène Simples mortels de Philippe de Genardière ?
 
A. T. : J’ai rencontré Philippe de la Genardière aux rencontres littéraires de Cassis. J’ai lu plusieurs de ses romans, dont l’un, Simples mortels, m’a fasciné. Il m’a donné carte blanche pour l’adaptation. C’est la première fois que j’entendais une parole de cette qualité sur cette décennie incroyable de 1990 à 2001. Le roman s’arrête à l’effondrement des Twin Towers. Le ton de l’épique m’a profondément ému, et permet de regarder cette époque avec de la hauteur, à travers l’histoire d’une famille.
 
Comment définissez-vous la postmodernité ?
 
A. T. : L’an 2000 a été fêté dans l’euphorie, et le 11 septembre marque le passage à un nouveau millénaire, et à un état un peu plus conscient de l’état du monde. Dans les années 90 on pensait être dans une modernité incroyable puis nous avons été estourbis. L’auteur parle de toutes ces illusions, et malgré la gravité de la situation et l’angoisse, il place beaucoup d’espoir dans l’individu, dans sa capacité à réagir et à penser. J’ai construit le spectacle à travers cinq personnages archétypiques de notre société, l’employé de banque, la secrétaire de direction, qui mène tambour battant sa carrière, le couple qui vient de se marier, le jeune homme altermondialiste avec des rêves et révoltes plein la tête. Ils sont porteurs d’un récit et des contacts se nouent entre eux, pas forcément explicités par la parole. Les deux spectacles expriment une analyse philosophique et politique de notre société. Le théâtre résiste au formatage, ce qui est d’autant plus nécessaire qu’une méfiance malsaine se développe contre ce qui est de l’ordre de la pensée et des arts.

Propos recueillis par Agnès Santi


Avignon Off. Rhinocéros d’Eugène Ionesco, mise en scène Alain Timar, du 8 au 29 juillet, relâche le 18, à 11h, et Simples Mortels d’après le roman de Philippe de la Génardière (Actes Sud), mise en scène Alain Timar, mêmes dates à 14h, au Théâtre des Halles, rue du Roi René. Tél : 04 90 85 52 57. 

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