La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Vincent Baudriller

Le théâtre comme espace de libertés

Le théâtre comme espace de libertés - Critique sortie Avignon / 2010
Vincent Baudriller

Publié le 10 juillet 2008

Vincent Baudriller, codirecteur du Festival d’Avignon depuis 2004, livre son regard sur la singularité du système théâtral français.

Beaucoup d’observateurs évoquent la crise de « l’exception culturelle française ». Partagez-vous ce constat pour le spectacle vivant ?
Vincent Baudriller : Peu de pays montrent un tel engagement que le nôtre en faveur des arts et de la création. La politique d’aménagement du territoire et le soutien à la création permettent aujourd’hui un rayonnement exceptionnel du théâtre d’art dans tout l’hexagone. Pour autant, le système français n’échappe pas à l’usure du temps, ni à un certain formatage. Sans doute faut-il le redynamiser, repenser son fonctionnement et ses financements. Le système manque parfois de souplesse pour s’adapter à la singularité de chaque artiste. Tout projet appelle un processus de travail, des financements, une organisation particulière. Les structures doivent être inventives pour les accompagner. Actuellement, pour disposer de réels moyens de production, un metteur en scène doit diriger un CDN. Or diriger une institution est un autre métier. Certains cumulent les deux fonctions avec bonheur, d’autres les concilient plus difficilement. Mettre la pensée artistique au cœur des institutions reste cependant nécessaire. Ce constat nous a amené à imaginer le rôle de l’artiste associé : il occupe une place centrale dans le processus de réflexion, mais bien en tant qu’artiste et non en tant que programmateur ou directeur d’une institution culturelle.

 « Le théâtre travaille à petite échelle, comparativement aux industries culturelles, ce qui lui donne une grande liberté, dans les propos comme dans les formes. »

Les enquêtes révèlent que la démocratisation, érigée comme objectif fondateur de l’action publique, demeure somme toute marginale. L’ambition citoyenne s’est-elle perdue au profit d’une sacralisation des créateurs ?
V. B. : La diffusion du théâtre d’art et de la danse contemporaine s’est considérablement élargie depuis trente ans. La politique culturelle a travaillé autant sur le soutien à la création que sur le développement des publics, encore que, ces dernières années, les coupes budgétaires ont particulièrement touché les actions de sensibilisation. Le Festival d’Avignon s’est construit sur l’idée de proposer au plus grand nombre des œuvres qui inventent de nouveaux langages. L’évolution de la fréquentation témoigne d’un engouement des spectateurs pour des formes inattendues, singulières. L’endroit du théâtre est sans doute celui-là : proposer au public ce à quoi il ne s’attend pas, à la différence des médias de masse qui lui donnent ce qu’il attend.

Le festival soulève à travers la programmation des questions politiques, sociales ou esthétiques qui résonnent avec l’actualité et la condition de l’être contemporain. Est-ce là le rôle citoyen du théâtre, comme espace de réflexion participant du débat démocratique ?
L’édition 2009 sera en effet très en prise avec un monde en plein bouleversement. Le théâtre garde une place originale parmi les multiples offres culturelles. Il propose une expérience de vie avec des humains sur scène, un partage avec une communauté rassemblée. Il a un rôle éminemment symbolique. Il travaille à petite échelle, comparativement aux industries culturelles, ce qui lui donne une grande liberté, dans les propos comme dans les formes. Sans doute aussi parce que les enjeux industriels et financiers sont moindres. Cette liberté-là est précieuse, et de plus en plus rare.

Comment se joue cette liberté dans la relation qui lie l’artiste et le prince ?
Dans nombre de pays, l’intervention de l’Etat signifie censure. En France, elle assure paradoxalement à l’artiste une liberté en l’affranchissant, grâce aux subventions, de la réussite commerciale comme objectif premier.

Les collectivités territoriales tiennent une place croissante dans le financement de la culture. Quel est en l’impact ?
L’équilibre des aides aux différents échelons territoriaux garantit la liberté contre les éventuelles tentations d’intervention.

Comment la question du public se pose-t-elle dans les choix de programmation ?
Je pars de la nécessité de l’œuvre et j’essaie de trouver le rapport le plus juste avec l’espace et l’adresse au public, y compris pour la Cour d’honneur, scène emblématique du festival, qui doit être un lieu d’aventure artistique. Nous avons développé une politique des publics axée sur deux priorités. D’une part, les jeunes, par des tarifs plus accessibles et par un partenariat entre l’Education nationale, une dizaine de régions et les Céméa (Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active), afin d’accueillir chaque été 750 lycéens sur cinq jours de spectacles, rencontres et ateliers ; d’autre part, les spectateurs de proximité, qui représentent 30% de la fréquentation mais sont plus volatiles que ceux qui viennent de loin et doivent organiser leur séjour. Nous organisons chaque mois une rencontre avec un artiste en cours de création, qui raconte son processus, ses questions, ses doutes. Ces moments ont noué un fort lien avec le territoire.

Entretien réalisé par Gwénola David

 

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