La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Le silence et la peur de David Geselson

Le silence et la peur de David Geselson - Critique sortie Théâtre Ivry-sur-Seine _Théâtre des Quartiers d’Ivry
Le silence et la peur CR : Simon Gosselin

Texte et mes David Geselson

Publié le 21 février 2020 - N° 285

Le silence et la peur, écrit et mis en scène par David Geselson, croise avec bonheur biopic et inventivité formelle autour de la figure de la chanteuse Nina Simone.

A FARaway, festival des arts à Reims, Le silence et la peur a confirmé le goût de David Geselson pour les intersections, les rencontres, les télescopages. Celui qui avait abordé le conflit israélo-palestinien à travers l’histoire de son grand-père, dans En route-Kaddish, mêle ici le récit de la vie de Nina Simone et la question des héritages de l’histoire coloniale. Si la chanteuse est souvent conviée sur scène ces derniers temps, c’est sans doute parce qu’elle se situe à la croisée de bien des chemins. Militante afro-américaine, descendante de Cherokees, mais aussi femme amoureuse violentée par son mari, la star planétaire terminera sa vie dans l’anonymat du côté de Carry-le-Rouet. Pour brasser une matière riche et dense, aux facettes multiples, David Geselson a constitué une distribution  française, anglaise et américaine, noire et blanche comme les touches d’un piano. « Je vis entre deux mondes. Le monde noir et le monde blanc. Je suis Nina Simone la star, et je ne suis pas elle, je suis une femme ». Ces paroles célèbres que Geselson place très tôt dans la bouche de son personnage disent toute la difficulté et l’intérêt de la démarche élaborée par le metteur en scène : il s’agit de chercher ce qui par nature échappe.

A l’intersection des oppressions

Impossible en effet de dire qui était Nina Simone. Pas cette militante au verbe haut qui flirte avec la violence. Pas cette femme énamourée d’un homme qui la bat. Pas cette descendante d’indiens et d’esclaves née d’une pasteur qui désapprouve sa musique. Pas cette chanteuse à succès qui se bat pour chanter ses combats. Car Nina Simone sans cesse à elle-même échappe. Le spectacle se déroule suivant un tuilage de toutes les dimensions du personnage qui s’additionnent, se télescopent, s’enchevêtrent dans des va-et-vient entre les époques de sa vie, qui s’enchaînent avec la fluidité des panneaux mobiles construisant des esquisses d’intérieurs aux teintes brunes. Entre le jeu à la distance quasi maniérée d’un mélancolique Elios Noël, la touchante simplicité de Laure Mathis et la présence brute, parfois vociférante de Dee Beasnael, éruptive Nina Simone, toute d’un bloc, se creuse le gouffre qui sépare la vieille Europe de l’Amérique. David Geselson a souhaité parcourir l’histoire de la chanteuse sans se l’approprier, l’aborder comme une matière à partager. Et l’Histoire, raconte Le silence et la peur, nous propulse dans des situations qui nous entraînent et, en fin de compte, nous définissent malgré nous, nous dépossèdent de notre être. C’est ce qui arrive à Eunice Waymon devenue Nina Simone. Ce sont tous les cahots d’une époque non révolue qui font entendre leur résonance jusqu’ici. Au-dessus des individus planent les circonstances dont ils sont le produit. Même si à l’intersection des oppressions naissent parfois d’immenses artistes.

Eric Demey

A propos de l'événement

Le silence et la peur de David Geselson
du Jeudi 27 février 2020 au Dimanche 8 mars 2020
_Théâtre des Quartiers d’Ivry
1 Place Pierre Gosnat, 94200 Ivry/Seine

à 20h, le jeudi à 19h, le samedi à 18h, le dimanche à 16h. Relâche le lundi. Tel : 01 43 90 11 11. Durée : 2h. Spectacle vu à la Comédie de Reims dans le cadre de FARaway festival des arts à Reims. En tournée à Boulazac, Saintes, Niort, Brive, Toulouse et au Théâtre de la Bastille à Paris.


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