La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Le Jeu des Ombres de Valère Novarina, mise en scène Jean Bellorini

Le Jeu des Ombres de Valère Novarina, mise en scène Jean Bellorini - Critique sortie Théâtre
© Christophe Raynaud de Lage Le Jeu des Ombres

En tournée (future…) / de Valère Novarina / musique Claudio Monteverdi / mise en scène Jean Bellorini

Publié le 30 octobre 2020 - N° 288

Initialement destinée l’été dernier à la Cour d’honneur et à son impressionnant mur de pierre, la pièce commandée par Jean Bellorini à Valère Novarina fut reprise dans le cadre de la Semaine d’art en Avignon, une belle réussite arrêtée vendredi 30 octobre par le reconfinement.  Le Jeu des Ombres compose une ardente pérégrination, accompagnée par de merveilleux comédien, chanteurs et musiciens. Le divin chant d’Orphée réinventé, L’Orfeo sublime de Monteverdi et la langue de Novarina qui caracole composent un alliage de toute beauté. 

Art ô combien présentiel, le théâtre résonne ici de toute sa liberté performative, s’aventurant dans des territoires autres que ceux où la langue raisonne, où la langue dit. Nous sommes dans un endroit étrange, entre deux mondes, entre le plateau et ses dessous, entre les vivants et les morts qui se retrouvent, s’interrogent, se révoltent, se mêlent, se taquinent… Se regardent au risque de se perdre à jamais, comme lorsqu’Orphée le vivant, le désirant, malgré lui se retourne vers Eurydice, l’aimée qu’il est venu chercher au-delà du Styx au royaume des morts. Commandée par Jean Bellorini à Valère Novarina, cette réécriture totalement libre du mythe d’Orphée et Eurydice célèbre cette faculté humaine d’exprimer hors de soi encore et encore un rapport fougueux au monde, à la vie, à la mort – « un état nul, stagnant » -, à Dieu, si malmené et si invoqué. Profuse, organique, exubérante, la langue jaillit et habite le plateau de son entêtement, de sa liberté brute étrangère à toute dictature de la pensée. Qu’importe la perplexité que génère le flot du langage, avec ses insistances et longueurs, l’essentiel se tient ailleurs, dans les fulgurances, les surgissements, les folles inventions, le vertige des énumérations, l’humour vif, la poésie qui caracole, les corps qui jouent… Et bien sûr la musique, dirigée par Sébastien Trouvé. Chacun peut s’en saisir, laissant voguer son imaginaire.

Le feu de la vie plus que le feu de l’enfer

L’un des premiers spectacles de Jean Bellorini fut l’adaptation en 2008 d’un acte de L’Opérette imaginaire. Douze ans plus tard, il orchestre cette nouvelle partition novarinienne de main de maître, accompagné par d’excellents comédiens, musiciens et chanteurs, dont des complices de longue date ou de jeunes pousses issues de la Troupe éphémère du TGP de Saint-Denis. Ils sont tous magnifiques. Leurs costumes sont signés Macha Makeïeff. L’Orfeo de Claudio Monteverdi, que le metteur en scène a mis en espace en 2017 dans la basilique de Saint-Denis sous la direction de Leonardo García Alarcón, fut une porte d’entrée dans le mythe. « La musique panse le monde. Le verbe le déchire. » dit Jean Bellorini. Il est vrai que la musique et le chant révèlent dans ce voyage lumineux au pays des ombres leur pouvoir enchanteur, immédiatement accessible, qui peut « apaiser les tourments et enflammer les cœurs froids ». La mise en scène rend justice à la beauté facétieuse de la langue, à ses rebondissements étonnants, elle allie magnifiquement les multiples effets du théâtre et de la musique. Dans la carcasse d’un piano troué un corps se faufile et prend la parole, des dessous de la scène s’élève un invité-surprise, du chaos s’impose un chant d’amour : une force poétique poignante se dégage de ces mouvements. Les lumières splendides que Jean Bellorini a façonnées évitent toute sensation d’artifice, telles cette forêt de servantes comme des gardiens de nuit ou cette sublime ligne de feu, diagonale éphémère qui se consume et disparaît. Le théâtre est ici l’espace d’un rêve fragile, loin du réel et de ses agents désignés.

Agnès Santi

A propos de l'événement

Le Jeu des Ombres
du Samedi 23 octobre 2010 au Jeudi 29 octobre 2020

Avignon

Initialement programmée aux Gémeaux à Sceaux du 6 au 22 novembre 2020, la pièce se trouve comme nous tous confinée.


Spectacle vu à La FabricA à Avignon lors de la Semaine d’art en Avignon.


A lire Le Jeu des ombres, publié chez POL. Les Quatre sens de l’écriture, chez Hermann.


6 > 8 janvier 2021 - Le Quai - CDN Angers Pays de Loire.


14 > 29 janvier 2021 - Théâtre National Populaire - Villeurbanne.


5 > 6 février 2021 - Grand Théâtre de Provence – Aix-en-Provence.


10 > 13 février 2021 - La Criée - Théâtre national de Marseille.


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