La Terrasse

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Théâtre - Critique

Le jeu de l’amour et du hasard

Le jeu de l’amour et du hasard - Critique sortie Théâtre
© Brigitte Enguérand légende : Mentir pour trouver la vérité : une mécanique subtile brillamment orchestrée par Galin Stoev.

Publié le 10 octobre 2011 - N° 191

La mise en scène de Galin Stoev, remarquablement servie par la troupe de la Comédie-Française, démonte la machine matrimoniale de Marivaux pour révéler les questions d’identité de l’être en société. Du grand art.

« Ce que je sais, c’est que je suis. Ce que je ne sais pas, c’est ce que je suis »… Dans ses Etudes sur le temps humain, Georges Poulet distille en cet aphorisme concis la condition du « personnage » marivaudien face au monde. Dépouillé de l’habit qui l’enrubannait solidement à son statut social, travesti sous le masque d’un autre ou ravi à lui-même par surprise, il surgit dans l’étonnement de ce qui survient et se découvre, piqué à vif par la flamme, brutalement abandonné en son être privé du paraître. Dans Le jeu de l’amour et du hasard, pièce créée en 1730 par les Comédiens italiens, Marivaux met encore les cœurs à l’épreuve et saisit d’une plume alerte la lutte que chacun livre en son for intérieur pour s’accorder à lui-même, entre ses élans et sa situation. Ainsi de Dorante et Silvia. Fiancés sur papier par l’amitié de leurs pères, ils redoutent de s’engager sans se connaître et usent sans le savoir du même stratagème pour observer à leur guise la vraie mine de leur parti : tous deux se glissent sous la mise de leurs domestiques, Arlequin et Lisette, qui revêtent alors leurs rôles. Mais le maître caché sous sa livrée s’éprend aussitôt de la maîtresse déguisée en servante, tandis que le valet endimanché s’amourache de la soubrette toilettée qu’il prend pour la promise.
 
Crise d’identité
 
Car on ne change pas de langage comme d’équipage. L’habitus qui sait parer le verbe d’atours élégants séduit mieux que les jolis rubans, la naissance sait se reconnaître dans les belles manières qui servent de valeurs. Pour autant, craignant la mésalliance, Dorante comme Silvia résistent à leurs sentiments, alors que leurs gens tout au contraire espèrent en leur idylle pour se hisser d’un rang. C’est toute la mécanique subtile de cette double partition, amoureuse et sociale, que met en jeu Galin Stoev avec intelligence, dans un espace labyrinthique fait de transparences et d’opacités. L’expérience où Marivaux jette ses personnages les démet de leur fonction et les perdent dans le doute de leur identité. Ils espèrent être aimés pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils représentent. A ce compte-là, les maîtres sont les plus entravés, déchirés entre leur moi et leur sur-moi social, entre ce qu’ils voudraient dire et ce qu’ils disent. Leur amour bute sur l’amour-propre. Alexandre Pavloff (Dorante), Léonie Simaga (Silvia), Pierre Louis-Calixte (Arlequin), Suliane Brahim (Lisette), sous le regard de Christian Hecq (Monsieur Orgon, père libéral et affable) et Pierre Niney (Mario), portent à même le corps tout ce que les mots retiennent. Loin de tout badinage sémillant, ils jouent la comédie et la prennent au sérieux, révélant la violence de l’expérience, la panique intime et l’âpreté de ce combat entre soi et soi, jusqu’à ce que la vérité advienne par le mensonge. Jusqu’à l’heureux dénouement qui obéit au déterminisme et ramène l’ordre : les maîtres s’aiment et s’épousent entre eux, les domestiques aussi. Tout est bien qui finit bien… ?
 
Gwénola David


Le jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux, mise en scène de Galin Stoev. Du 11 octobre au 31 décembre 2011 en alternance, matinée à 14h, soirées à 20h30. Comédie-Française, salle Richelieu, Place Colette, 75001 Paris. Tél. : 0825 10 1680 ou www.comedie-francaise.org. Durée : 1h55.

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