Théâtre - Critique

Le Funambule

Légende : « Le funambule face au fil invisible de son art. »

Avec Le Funambule de Genet, Cédric Gourmelon prête à la figure radicale de l’artiste en suspens – dans les airs et au fond de lui – une âpreté vertigineuse.

Publié en 1957, le Funambule est une lettre adressée par Jean Genet à son compagnon Abdallah qu’il sculpte et forme, tel Pygmalion, au métier d’artiste de cirque, fildefériste, danseur de corde et amoureux du risque. Si Abdallah fait l’épreuve de son talent, c’est qu’il sait contrôler à la fois sa douleur intime et sa solitude infinie. Ainsi souffre tout créateur, qu’il soit acrobate ou écrivain. « C’est dans cette blessure –inguérissable puisqu’elle est lui-même – et dans cette solitude qu’il doit se précipiter, c’est là qu’il pourra découvrir la force, l’audace et l’adresse nécessaires à son art. » L’artiste est porteur d’un désir, celui du public qui le tient sous les flammes brûlantes de son regard gourmand. Le cirque à l’ancienne avec sa piste blonde et sablonneuse sous les lumières des projecteurs – on dirait la dernière rangée d’hublots d’un navire englouti – est le domaine qui convient à l’imaginaire de Genet, comme à la mise en scène de Gourmelon. Dans cet espace pittoresque sévit la magie d’un lieu alternatif et nomade qui sied à l‘enfance facétieuse, entre tours d’adresse et numéros d’équilibre.
 
Entre effort et plaisir, la diction de Raoul Fernandez est joliment heurtée.
 
Le funambule parvient à marcher et à danser sur un fil de fer ou un câble, à l’aide d’un balancier. L’acteur Raoul Fernandez qui incarne l’équilibriste chante à capella avant d’entrer dans l’aire de jeu ; il ne fait que toucher du bout des doigts de sa main levée ce fil invisible qu’il ne « montera » pas. En échange, le comédien danse et parle avec les mots magnifiques de la leçon d’esthétisme de Genet. Entre effort et plaisir, la diction de Raoul Fernandez est joliment heurtée, marquée par l’accent épicé du Salvador : un rappel de l’universalité des différences et des périls encourus dans toute vie, ce qui compromet encore l’harmonie existentielle. L’attrait du danger entretient la passion : « Où étais-tu avant d’entrer en piste ? Tristement épars dans tes gestes quotidiens, tu n’existais pas … » Sur le fil métaphorique de la vie, se tient le funambule, émetteur d’une lettre poétique et philosophique. Non loin de lui, assis sur une chaise, l’acrobate en méditation (Antoine Kahan) attend en silence. La figure virile « début de siècle » semble sortie d’un tableau de Seurat, un athlète en maillot dont l’effort implicite se prépare à vue. Cet éloge raffiné du courage, saisi par l’écriture, fait entendre la voix prophétique du poète. Pour Julien Fisera qui met en scène un autre spectacle à partir du même texte dans la même soirée, Le Funambule se veut une traversée sensorielle, un parcours physique dans un poème, une expérience accomplie par le comédien Pierre-Félix Gravière. Un autre rêve à voir.
 
Véronique Hotte


Le Funambule, de Jean Genet ; mise en scène de Cédric Gourmelon. Du 28 février au 10 mars 2011. Les 1er et 8 mars à 19h30, 28 février et 2-4-7-9 et 10 mars à 21h, le 6 mars à 16h, relâche les 3 et 5 mars. Spectacle vu à l’Hippodrome de Douai.

Un texte pour deux mises en scène dans la même soirée. Le Funambule de Jean Genet ; mise en scène de Julien Fisera.Théâtre Paris-Villette 211 avenue Jean Jaurès 75019 Paris Réservations : 01 40 03 72 23

A propos de l'événement



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