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Le cœur du théâtre continue de battre !

Le cœur du théâtre continue de battre ! - Critique sortie Avignon / 2014 Avignon Avignon

La Trilogie de Charles Gonzalès / Le Prince de Hombourg mes Giorgio Barberio Corsetti / Mai Juin Juillet mes Christian Schiaretti

Publié le 15 juillet 2014 - N° 221

Coup de cœur pour Charles Gonzalès et coup de chapeau à Giorgio Barberio Corsetti et Christian Schiaretti : à Avignon, dans le Off comme dans le In, le cœur du théâtre continue de battre !

Au milieu de la communauté assemblée, dont chaque membre ressent confusément les affres de sa condition, un homme se dresse, et dit aux autres ce que c’est qu’être humain. Charles Gonzalès est ainsi. Avec la fragilité humble et l’orgueil inspiré de ceux dont le métier est de dire aux autres la beauté et les périls de l’existence, l’acteur se fait mystagogue et sorcier, aux limites d’une transe connue seulement des pythies ou des bacchantes. On demeure ébloui et pantois devant un tel miracle. Camille Claudel, Thérèse d’Avila et Sarah Kane : les trois femmes que le comédien choisit d’incarner, sont géniales et folles, incandescentes et inspirées. Charles Gonzalès est le servant de cette messe noire et sanglante, où la transcendance s’empare des âmes de Camille, Thérèse et Sarah, jusqu’à les abîmer dans l’exaltation et la démence. Le corps du comédien est l’autel de cette cérémonie fascinante, et les trois sœurs de douleur apparaissent en lui : la vieille Camille, jadis si belle sous les caresses de Rodin, et que la relégation à Montdevergues transforme en une carcasse brinquebalante devenue repoussante à force d’être privée d’amour ; Thérèse aux seins d’albâtre, recevant tout de Dieu et en réclamant autant au Pape pour bâtir en Espagne les lieux d’une nouvelle oraison, et plaçant sous ses jupes les « couilles de taureau » nécessaire à son œuvre ; Sarah, ravagée par les psychotropes autant que par la psychose, le menton tremblant mais la dégaine insolente. « Bonae Artis Cultorem Habeas », signait Bach sous un de ses canons, transformant son nom en cet acronyme. Un homme qui cultive l’art véritable, qui rend visible l’invisible, tel est Charles Gonzalès, dont il faut saluer le talent. Salut aussi à Alain Timar, qui prend le risque d’installer l’exigence poétique au Théâtre des Halles, et lutte, envers et contre tout, pour un théâtre où les artistes sont artisans de l’invisible.

Artisans de l’invisible

Telle est aussi la posture que revendique Giorgio Barberio Corsetti, par ces simples mots dits avant la représentation du Prince de Hombourg, dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Avec cette pièce, qui rend hommage aux fondateurs du festival, Corsetti ressuscite le premier public avignonnais. Ni le fantôme de Jean Vilar ni celui de Gérard Philipe n’errent sur la scène, mais le spectre bienveillant d’un public enthousiaste et joyeux, flotte entre les spectateurs. Le Prince de Hombourg présente un conte pour adultes prêts à s’émerveiller devant la sagesse d’un Grand Electeur juste, raisonnable et respectueux de la séparation des pouvoirs, d’un prince exalté par l’amour et d’une princesse d’Orange courageuse et combative. Si la pièce est le rêve de Hombourg, elle apparaît surtout comme un espoir pour notre époque. Sans doute que le public du premier festival, encore imprégné des victoires du CNR, du souci de Jeanne Laurent d’une jeunesse à éduquer et du rêve de Jean Vilar d’un service public de la culture, « tout comme le gaz, l’eau, l’électricité », se plaisait à cette fable où le fantastique s’accommode de la bonté. Lorsque le Grand Electeur reçoit la pétition de la troupe de Hombourg venue réclamer qu’on le sauve, il écoute et entend.

Poésie et révolution

« Ce n’est pas un art décoratif que nous voulons promouvoir mais un art qui a du sens, un art ouvert qui se partage par tous. » dit Olivier Py dans l’entretien qu’il a accordé à La Terrasse dans le numéro de juillet. A Avignon, dans le In et dans le Off, au-delà des médiocres querelles et des fausses oppositions, il y a des spectacles à voir, des artistes sincères et bouleversants, un art qui recèle autant de beauté que de sens. Il y a aussi de la vulgarité et des égarements, des garages et des négriers, mais aucun spectateur n’a jamais été contraint de se laisser glisser sur la pente de la facilité. Libre à chacun de choisir ; mais force est d’admettre et de répéter que les artistes jouent à Avignon cet été, avec obstination et talent. Comme la grande ombre projetée du Prince de Hombourg sur la façade du Palais des Papes, les artistes continuent de se battre. Un petit carré rouge palpite à la place du cœur de cette ombre immense : les artistes du Prince de Hombourg et les autres, qui portent cet insigne, indiquent là où il faut viser si on veut les abattre. Mais ils disent aussi que la vie est là qui résiste, et, avec elle, la promesse du poème, l’espoir de l’intelligence politique, voire le dialogue de la poésie et de la révolution, comme le met en scène Christian Schiaretti, à la fin du magnifique et lucide Mai, juin, juillet. Sans aigreur ni acrimonie, avec la générosité théâtrale qui caractérise tous ses spectacles et son intelligence de la troupe, Christian Schiaretti met en scène l’histoire du théâtre contemporain, indiquant, en filigrane, ses errements et ses trahisons. Les festivaliers de 2014 trouveront là de quoi penser l’époque, et ceux qui la font de quoi réfléchir et mettre en perspective leur action.

Catherine Robert et Agnès Santi

A propos de l'événement

du Samedi 5 juillet 2014 au Dimanche 27 juillet 2014
Avignon
La Trilogie de Charles Gonzalès. Du 5 au 27 juillet à 21h. Durée : 3h30. Théâtre des Halles, rue du Roi René. Tél : 04 32 76 24 51. Festiavl d'Avignon. Tél : 04 90 14 14 14.

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