La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Laurent Laffargue

Laurent Laffargue - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 janvier 2009

La Grande Magie : croire ou ne pas croire, telle est la question…

Auteur, acteur et metteur en scène, napolitain citoyen du monde, Eduardo de Filippo (1900-1984) dépeint au fil de son oeuvre une comédie humaine amère et pessimiste, mais toujours drôle et truculente. Dans le sillage des Géants de la Montagne, pièce qu’il a montée en 2006, Laurent Laffargue s’empare de La Grande Magie, l’une des pièces phare de l’auteur, qui mêle les veines comique, burlesque, mélodramatique et tragique et expose des thèmes de prédilection du metteur en scène : la force de l’illusion et la frontière entre illusion et réalité. Avec douze comédiens et deux musiciens pour une vingtaine de personnages.

Qu’est-ce qui vous a motivé dans la mise en scène de La Grande Magie ?
Cette mise en scène est liée à un processus que j’ai entamé avec Les Géants de la Montagne de Pirandello voici deux ans. J’avais déjà lu La Grande Magie avant de monter Les Géants, j’ai commencé par Les Géants parce que chronologiquement cette pièce a été écrite avant, et elle a influencé Eduardo de Filippo. Giorgio Strehler a aussi monté ces deux pièces, et soulignait à propos de  La Grande Magie : « il y a une thématique, des inventions, des prémonitions, une façon de devancer l’époque, même du point de vue stylistique, qui font de cette comédie quelque chose d’exceptionnel ». Les deux pièces explorent un thème qui m’est cher : la mise en abyme du théâtre et du jeu. La Grande Magie, c’est un peu L’Illusion comique de Corneille ou La Tempête de Shakespeare. Je suis attiré par ces jeux de tiroirs, de frontières, ces endroits à la limite, sur le fil, qui symbolisent aussi le moment où l’homme peut devenir un monstre, ou être rattrapé par ses démons.
 
La veine comique de la pièce n’empêche donc pas de traiter de thèmes sérieux voire tragiques. Comment combiner ces éléments ?
 
C’est toute la difficulté de la pièce, à la fois comique, burlesque et tragique. Cette écriture d’une très grande intelligence est plus qu’une belle mécanique à la Feydeau. Si on s’immerge trop dans le comique et le jeu, on risque de ne pas revenir à la gravité du propos et à l’émotion que la pièce doit produire. La fin est terrible ! Devant une pièce difficile, le rôle du metteur en scène réside dans la clarification. Ce théâtre populaire est en fait très ardu.
 
Eduardo de Filippo était lui-même très populaire…
 
L’immense popularité de cet homme de théâtre n’a pas d’équivalent en France, à part peut-être Jean Vilar ou Gérard Philipe. A Naples, on trouve La Grande Magie en bande dessinée. Eduardo de Filippo écrivait toujours deux pièces en même temps, au cas où l’une ne marche pas. Il se mettait ainsi en devoir vis-à-vis de son public, pour ne pas le décevoir. Il disait que le théâtre devait rapporter de l’argent. Il aimait beaucoup cette pièce, dans laquelle il a interprété Otto le magicien, puis quelques années plus tard Calogero le mari cocu. Quand il jouait l’un, il souffrait de ne pas jouer l’autre !
 
« La pièce raconte une histoire de mensonge qui devient la vérité, de folie lucide et calculée. »
 
Quelle est l’intrigue de cette pièce et comment évolue le rapport de force entre les deux personnages principaux : Otto le magicien et Calogero le mari cocu ? 
 
La pièce s’amorce avec le tour de magie d’Otto, qui orchestre pour quelques deniers l’escapade amoureuse d’une femme adultère en programmant sa disparition. Le tour de magie va durer quatre ans. Ce sont Georges Bigot et Daniel Martin qui interprètent Calogero et Otto. Cette pièce folle démarre comme une oeuvre de boulevard, avec une femme, un mari cocu, puis à la fin de l’acte un on entre dans un autre monde à travers l’histoire d’une boîte. Otto fait croire à cet homme que sa femme est dans cette boîte et qu’il ne tient qu’à lui, – s’il croit en l’amour qu’il porte à sa femme et en l’amour qu’elle lui porte -, d’ouvrir la boîte et de retrouver sa présence. Calogero ne va pas ouvrir la boîte, à ce moment, il s’approprie le tour parce que ça l’arrange. La pièce raconte une histoire de mensonge qui devient la vérité, de folie lucide et calculée. Evoquant Faust autant que Méphisto, le jeu entre Otto et Calogero met en œuvre de subtiles manipulations. La pièce dévoile aussi l’histoire d’un aveuglement. Cet aveuglement est terrifiant, et réfléchit des problématiques humaines intemporelles. Il renvoie chacun d’entre nous à nos choix et nos indécisions, à ce que l’on veut voir ou ne pas voir, entendre ou ne pas entendre, croire ou ne pas croire. Au-delà la pièce pose une question essentielle : c’est quoi l’amour ?
 
Propos recueillis par Agnès Santi


La Grande Magie d’Eduardo de Filippo, mise en scène Laurent Laffargue, du 8 au 28 janvier, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h, au Théâtre de l’Ouest Parisien, 1 place Bernard Palissy, 92100 Boulogne. Tél : 01 46 03 60 44.

A propos de l'événement



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