La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

La Révolte

La Révolte - Critique sortie Théâtre Paris Les Déchargeurs
Maud Wyler et Dimitri Storoge. © Lee Fou Messica

Les Déchargeurs / de Villiers de l’Isle-Adam / mes Salomé Broussky

Publié le 23 novembre 2017 - N° 260

L’implacable critique de Villiers de l’Isle-Adam résonne toujours aussi cruellement dans la mise en scène atemporelle de Salomé Broussky, qui souligne les rapports de force intimes et sociaux.

Il est minuit, c’est l’heure des comptes pour ce couple de banquiers installé dans son salon bourgeois. Félix savoure cette fin de journée où il se laisse aller à énumérer les qualités d’Elisabeth. Quelle femme parfaite ! En quatre ans et demi de mariage, n’a-t-elle pas triplé la fortune de son mari, tout en lui donnant une fille qu’elle élève avec dignité ? Mais bientôt, l’heure des comptes prend une tout autre tournure et vire au dynamitage de l’apparente tranquillité familiale. Car Elisabeth annonce qu’elle quitte le domicile conjugal. Ce qu’elle veut ? « Vivre ! » Non pas pour rejoindre un amant, mais pour assouvir sa soif d’horizons larges quand son mari n’a soif que d’argent et de considération sociale. Hélas, quatre heures plus tard, elle revient, vaincue. « On croyait que l’Idéal rosserait le Commerce, et c’est l’Idéal qui est rossé. », a finement résumé Barbey d’Aurevilly à la création de la pièce, en 1870, une pièce déprogrammée au bout de cinq jours : la révolte féminine d’Elisabeth et l’ironie acerbe de Villiers de l’Isle-Adam heurtaient par trop la morale bourgeoise.

Reddition des comptes et reddition de soi

C’est justement ce personnage de femme, qui ose quitter mari et enfant pour accéder à elle-même, qui la rend moderne. En adoptant comme point d’ancrage, non pas 1870 mais plutôt, par touches discrètes (le design d’un bureau ou les fleurs d’un chemisier), les années 1970, époque d’affranchissement de la femme, la metteuse en scène Salomé Broussky affirme l’universalité de la pièce. Dans ses ressorts intimes d’abord, en cadrant l’attention sur le couple – Dimitri Storoge, qui campe un Félix aussi suffisant qu’absent à son épouse, et Maud Wyler, parfaite en femme volontaire puis défaite –, comme une caméra filmerait en plans serrés. Dans les rapports de force sociaux aussi. Car si les femmes ont aujourd’hui plus de liberté qu’il y a cent cinquante ans, si elles peuvent voter et ouvrir un compte en banque, il n’en reste pas moins que le capitalisme et la rentabilité à outrance ont plus que jamais raison des idéaux, laissant peu de place au rêve et à la poésie. « Et combien aujourd’hui restent dans un mariage désastreux pour des raisons économiques ? », s’interroge Salomé Broussky. De fait, on ne peut s’empêcher de se demander quelle sera la vie de cette famille une fois le rideau baissé. Les derniers mots, « Pauvre homme ! », laissent présager d’autres orages. Décidément, La Révolte aurait pu figurer au rang des Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam.

Isabelle Stibbe

A propos de l'événement

La Révolte
du Jeudi 18 avril 2019 au Samedi 9 décembre 2017
Les Déchargeurs
3 Rue des Déchargeurs, 75001 Paris, France

du mardi au samedi à 21h30. Tél. : 01 42 36 00 50. Durée : 1h10.


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