La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Vincent Dubois

La politique culturelle : une marge de manœuvre réduite

La politique culturelle : une marge de manœuvre réduite - Critique sortie Avignon / 2011

Publié le 10 juillet 2011

Vincent Dubois, politiste et sociologue, est professeur à l’Université de Strasbourg, spécialiste des politiques culturelles. Il analyse la genèse et les fondements de la politique culturelle en France, et son mode de fonctionnement actuel.

Quand apparaît véritablement la politique culturelle comme champ d’intervention de l’Etat en France ?
Vincent Dubois : L’intervention publique dans le domaine des arts et de la culture, ne serait-ce que sous la forme du mécénat royal ou de la censure, est à peu près aussi ancienne que l’Etat moderne. Ce qu’on appelle aujourd’hui « politique culturelle » est pour une part constitué de cet héritage mais ne peut évidemment y être réduit. La culture est véritablement constituée comme catégorie de l’intervention étatique quand trois processus convergent : la structuration d’une administration spécifique à la culture, la spécialisation progressive d’un groupe d’agents qui, en paraphrasant Max Weber, vivent « de » et « pour » la politique culturelle, et la formalisation d’un discours avec ses propres notions (action culturelle, développement culturel, non public, etc.), et ses propres orientations, fussent-elles générales, comme la « démocratisation culturelle ». Cette convergence s’opère à partir de la création du ministère des Affaires culturelles en 1959. S’il n’y a pas lieu d’en faire un commencement absolu, ni de surestimer l’importance que revêt cette innovation institutionnelle en elle-même, il faut en revanche prendre la mesure des processus non programmés ni même forcément prévisibles d’institutionnalisation et de légitimation de l’intervention publique qui se sont engagés à sa suite.
L’instauration du Ministère des Affaires culturelles sous la Ve République vise à développer l’action culturelle, et en ce sens a donc un rôle politique et social éminent, et en même temps Malraux prône un rapport à la culture sans médiation. Comment analysez-vous ce paradoxe ?
V. D. : Il y a certes un paradoxe, mais qui a lui-même sa propre logique. En simplifiant beaucoup, on peut dire que ce qui fonde la « doctrine Malraux » c’est une représentation charismatique du rapport à l’art. Selon cette conception, l’art véritable suffit à assurer les conditions de sa propre réception : ce qu’il dégage suffit au plaisir esthétique et à la compréhension de l’œuvre, sans qu’il soit besoin d’un intermédiaire qui guide ou explique à destination du public. Certains intermédiaires, comme l’apprentissage scolaire, sont même considérés comme devant être proscrits car dans l’orientation très anti-pédagogique de la politique Malraux, l’explication, l’étude, la transmission des compétences permettant de décoder les œuvres seraient non seulement inutiles mais aussi contraires au plaisir esthétique. Dans cette perspective le rôle du ministère des Affaires culturelles, et celui de ses institutions phares que sont alors les maisons de la culture, est d’organiser cette confrontation directe entre l’art et le public. Ce rôle se définit bien sûr par différenciation d’avec l’Education nationale d’un côté et de la Jeunesse et des sports de l’autre, auquel revient l’éducation populaire assez rapidement exclue du domaine de la politique culturelle ministérielle. Cette conception du rapport à la culture a aussi ses fondements sociaux : elle correspond à une forme traditionnelle d’humanisme, fondé sur l’idée que le sentiment du beau est inné, individuel, sans rapport avec la condition sociale. C’est en ce sens une orientation qui reste élitiste quand bien même elle prétend donner l’art au peuple. Cette conception a enfin sa logique politique, puisqu’elle fonde une politique d’Etat au moment où, avec l’avènement de la Ve République et du régime gaulliste, c’est aussi le « charisme » et la relation directe qui sont censés définir le système politique.
« Les orientations de l’action publique en matière culturelle sont assez peu consistantes, à gauche comme à droite. »
Précisément, pensez-vous qu’il existe une différence entre la droite et la gauche en matière de politique culturelle ?
 
V. D. : Difficile de répondre à cette question en évitant la prise de position politique ! Il y a indéniablement des différences qui tiennent à des héritages et à des caractéristiques sociologiques des partis et de leurs électorats. Les liens historiquement forts entre le parti communiste et le monde artistique et intellectuel, les réseaux du parti socialiste dans ces domaines ou, au plan local, du côté du monde associatif n’ont pas véritablement leur équivalent à droite, où la figure de Malraux est d’autant plus célébrée qu’elle est isolée (elle est d’ailleurs aujourd’hui très largement neutralisée politiquement du fait se son appropriation collective). Le fait d’insérer les questions culturelles dans ce qu’il est convenu d’appeler un projet politique est longtemps resté un marqueur de la gauche. Ce n’est plus vraiment le cas depuis maintenant assez longtemps. Depuis une vingtaine d’années, chacun peut facilement constater que les orientations de l’action publique en matière culturelle sont assez peu consistantes, à gauche comme à droite. Cela tient à de nombreux facteurs qu’il serait trop long de détailler. On peut au moins citer les effets induits par le mode de développement des politiques culturelles qui, par la multiplication des équipements et des investissements, a conduit au plan national comme au plan local à une situation où le fonctionnement des structures existantes absorbe l’essentiel des budgets. Cela laisse peu de marges de manœuvre pour des initiatives nouvelles et contribue à transformer la politique culturelle en une simple gestion des équipements. Un projet politique est difficile à identifier dans ces conditions, quelle que soit l’appartenance partisane, puisque dans le même temps le personnel politique de droite comme de gauche est soumis aux mêmes fameuses « contraintes budgétaires » (qui ne viennent pas de nulle part, et procèdent aussi en partie de choix politiques) et que ce personnel s’est très largement converti à une redéfinition gestionnaire du rôle des gouvernants. Le fait que le développement économique par la culture apparaisse aujourd’hui comme une figure obligée du discours des politiques culturelles me paraît assez symptomatique d’une telle évolution : une rhétorique vague, d’apparence consensuelle, mobilisée en partie pour défendre des budgets culturels publics menacés mais qui contribue à imposer à la culture d’autres finalités que proprement culturelles…

Propos recueillis par Agnès Santi


Publications : La politique culturelle, genèse d’une catégorie d’intervention publique (Belin, 1999). Le politique, l’artiste et le gestionnaire : (re)configurations locales et (dé)politisation de la culture à paraître fin 2011 aux éditions du Croquant (avec C. Bastien, A. Freyermuth et K. Matz).

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