La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Bernard Faivre d’Arcier

La relégation de l’engagement culturel

La relégation de l’engagement culturel - Critique sortie Avignon / 2011
Crédit : DR

Publié le 10 juillet 2011

Ancien directeur du Festival d’Avignon, ancien directeur du théâtre et des spectacles du Ministère de la Culture, Bernard Faivre d’Arcier est un acteur et un témoin privilégié de la vie culturelle française de ces trente dernières années. Il porte un regard inquiet sur l’évolution de notre société.

Dans quelle mesure considérez-vous que la segmentation droite/gauche détermine l’orientation de la politique culturelle ?
Bernard Faivre d’Arcier : Je pense qu’il y a deux points de vue politiques différents concernant la politique culturelle. L’une tend à considérer que les activités culturelles sont une affaire individuelle, un acte de consommateur personnel ou familial, et qu’il revient à chacun, selon ses moyens, son milieu, son désir, de consacrer du temps et de l’argent à des activités artistiques. Et donc qu’il n’est pas nécessaire que les autorités publiques interviennent dans le champ culturel si ce n’est sous la forme régalienne, classique, de la législation, de la régulation économique et de la protection du patrimoine. Cette conception conduit à laisser aux industries culturelles et au seul champ associatif le soin de l’accès à la culture. C’est la culture pour chacun, selon ses moyens et son milieu social. C’est là une conception libérale, qui se défie de l’intervention de l’Etat. L’autre attitude se réclame, au contraire, d’une nécessité collective et place la politique culturelle au centre d’une réflexion sur l’évolution de la société. Elle considère comme une ardente obligation que la puissance publique, locale ou nationale, fasse œuvre collective dans ce domaine et ne laisse pas à la seule consommation des biens et services culturels le soin d’orienter les goûts ou de choisir les producteurs et créateurs selon leurs aptitudes à faire consensus commercial. Entre ces deux pôles (l’industrie du divertissement et la politique culturelle publique), il y a bien sûr des positions intermédiaires qui déclinent les positions politiques, de la droite ultra libérale à la gauche humaniste et socialiste.

Pensez-vous que l’effervescence culturelle qui a suivi l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, aurait pu voir le jour si Valéry Giscard d’Estaing avait été réélu ?
B. F. d’A. : L’époque de la présidence de Valéry Giscard d’Estaing mérite une réévaluation historique qui est d’ailleurs en cours. Je pense que Valéry Giscard d’Estaing est un homme de grande culture, plus attiré sans doute par le siècle précédent que Georges Pompidou, qui le fut par le sien propre. L’action en faveur du patrimoine comme la création du Musée d’Orsay en porte témoignage. Mais en tout cas, la culture – fut-elle plus classique que contemporaine – était alors considérée comme une préoccupation naturelle, une responsabilité normale du pouvoir politique.

« Nous sommes dans une époque où la politique culturelle a été oubliée ou reléguée. »
 
Quel regard portez-vous sur la politique culturelle mise en place par Nicolas Sarkozy ?
B. F. d’A. : Nous sommes dans une époque où la politique culturelle a été oubliée ou reléguée. D’abord parce que ce n’est pas un souci personnel de cette personnalité politique qui n’est pas nourrie de l’esprit de service public de ses prédécesseurs, qui tient l’art et la culture pour un divertissement et qui, je pense, est convaincue que l’industrie culturelle fait plus pour la diffusion des produits culturels que les actions de l’Etat ou des collectivités locales. Je pense que le ministère de la Culture n’est pas vraiment aimé, qu’il est même plutôt déconsidéré, et en tout cas qu’il n’a pas, à ses yeux, prouvé de grande utilité. D’où d’ailleurs l’initiative qui a fait long feu du Conseil National de la Création Artistique, confié à un professionnel de l’industrie cinématographique. Mais cela correspond aussi à une tendance générale et plus inquiétante, d’une société qui est marquée par la marchandisation, la peoplelisation, l’affadissement de la Res Publica, la dégradation du service public, la soif de l’argent, la standardisation mondialisée des productions culturelles. Cet affaiblissement n’est donc pas le fait d’un homme seul mais d’une époque où la bourgeoisie elle-même, ou les classes aisées, ont abandonné le terrain artistique et intellectuel au profit de l’obsession économique. Ce que n’était assurément pas la pensée gaulliste.
 
Si la gauche arrive au pouvoir en 2012, pensez-vous qu’elle impulsera une politique culturelle différente ?
B. F. d’A. : Certes, l’arrivée d’un ou d’une président(e) de gauche en 2012 devra impulser une autre politique culturelle et redonner les moyens du 1% au Ministère de la Culture. Un bon Ministre est d’abord celui qui a un bon budget… Cela dit, l’organisation de cette politique devra être dans une large part repensée pour tenir compte précisément de l’importance prise par les industries culturelles et surtout de l’action des collectivités territoriales, lesquelles ont, bon gré mal gré, avec appétit ou réticence, occupé un terrain laissé vacant. C’est donc à une profonde transformation de ses modalités d’action qu’il faut réfléchir dans cette hypothèse, un travail de fond qu’il faudra mener de manière soutenue, sans oublier un rayonnement culturel international à reconquérir.
Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat

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