La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Classique / Opéra - Entretien / Michaël Levinas

La Passion selon Marc – Une passion après Auschwitz

La Passion selon Marc – Une passion après Auschwitz - Critique sortie Classique / Opéra La Chaise-Dieu Abbatiale Saint-Robert
Michaël Levinas

HAUTE-LOIRE / FESTIVAL DE LA CHAISE-DIEU

Le festival de la Chaise-Dieu programme La Passion selon Marc – Une passion après Auschwitz du compositeur français Michael Levinas (né en 1949), sans doute l’un des concerts marquants de son édition 2018, qui se déroulera du 18 au 28 août. Réflexion musicale et philosophique sur la réception chrétienne de la Shoah, l’œuvre fut créée en 2017 à Lausanne pour le 500ème anniversaire de la Réforme. Une partition qui s’inscrit naturellement dans le sillage des travaux du philosophe Emmanuel Levinas (1906-1995), père du compositeur, et se présente comme une méditation face au « silence de Dieu et celui des hommes ».

Comment est née l’idée de cette partition ?

Michaël Levinas : L’année 2017 a été celle de la célébration des 500 ans de la Réforme. A l’occasion de cet événement, la communauté de l’Eglise Saint-François de Lausanne a accepté et soutenu l’initiative de l’un de ses membres, le théologien Jean-Marc Tetaz, de commander une nouvelle Passion  à un compositeur juif.  Cette Passion devait être un moment de méditation liturgique sur la Réforme et l’immense responsabilité de Luther et de ses écrits antisémites dans la longue histoire de la relation entre les chrétiens et les juifs. Cette commande m’a été adressée. Dans une note d’intention, Jean-Marc Tetaz et les commanditaires de Saint-François écrivaient notamment : « Après la Shoah, cette question que nous adresse la théologie de Luther ne peut plus être passée sous silence ; elle exige au contraire d’être mise au centre de toute commémoration de la Passion : à la Croix c’est un juif qui meurt condamné par les Romains. La commande d’une nouvelle Passion à Michael Levinas doit faire entendre ces résonnances contemporaines de la thématique qui est au cœur de la théologie réformatrice ». La Passion selon Marc – Une Passion après Auschwitz a été crée la semaine de Pâques 2017 dans les Églises Saint François de Lausanne, Saint Pierre de Genève et la Cathédrale Saint Nicolas de Fribourg par l’Orchestre de chambre de Lausanne, l’ensemble vocal de cette même ville, chœur, orgue et solistes.

« Une méditation (…) sur cet irréparable, ces six millions de morts de la Shoah, le silence de Dieu et celui des hommes. »

Qu’avez-vous voulu exprimer dans cette partition ?

Michaël Levinas : Polyphonie de 34 voix en parties séparées et orchestre, cette Passion selon Mar – Une passion après Auschwitz pourrait évoquer un retable, un triptyque : les prières juives pour les millions de mort de la Shoah, l’Evangile selon Marc en ancien français du XIIIe siècle, et deux poésies de Paul Celan. La musique de cette Passion est une méditation sur ce qui relie sans doute les deux traditions religieuses, mais aussi sur cet irréparable, ces six millions de morts de la Shoah, le silence de Dieu et celui des hommes. J’ai choisi les textes et le découpage.

Comment est conçue la partition ? Faut-il y chercher un dialogue à travers le temps avec Bach ?

Michaël Levinas : L’ensemble se compose des prières traditionnelles juives en araméen et en hébreu (Kaddish, El maleh rachamim et le rappel des noms des victimes de la Shoah) pour la première partie, et pour la troisième et dernière partie des poèmes de Celan « Die Schleuse » et « Espenbaum ». Ils encadrent la deuxième partie, les chapitres 14 et 15 de l’évangile selon Saint-Marc en ancien français du XIIIe siècle d’après le manuscrit de la Bibliothèque Nationale. Il y a dans cette Passion écrite au XXIe siècle, cette passion après Auschwitz, des problématiques qui font référence de façon évidente et inévitable aux fondements des chefs-d’œuvre de J.-S. Bach. Je pense principalement à cette relation très complexe et non théâtrale qui existe dans une Passion entre le récit et l’action dans un cérémonial religieux qui chante les grands textes sacrés, au choix des langues pour chanter ces textes, à la narrativité musicale et à ses formes, à la polyphonie, notamment celle qui résulte de la communion liturgique des fidèles.

Comment ressentez-vous en tant que citoyen la montée actuelle de l’antisémitisme en France ? Comment faut-il combattre selon vous ce « nouvel antisémitisme » dont on commence à parler ?

Michaël Levinas : Je ne crois pas au concept de « nouvel antisémitisme » mais bien à un principe de résurgence historique, à travers les cultures, les civilisations et leurs religions  par-delà  le sens de l’Histoire. La question de l’antisémitisme et de sa résurgence ne forme qu’une seule interrogation : qu’est-ce que cet antisémitisme dans son irréductibilité singulière, toujours résurgente ? En soulevant cette question je pense souvent à ce verset du Deutéronome rappelant  l’attaque par Amalek du peuple des Hébreux conduit par Moïse dans le désert : souviens-toi toujours d’Amalek… En acceptant cette commande, j’avais pris la décision de reprendre la dédicace d’Emmanuel Levinas à Autrement qu’être, ouvrage dans lequel il parle d’une passivité plus passive que la passivité, d’une exposition radicale à l’altérité d’autrui, d’une dénudation, d’un sacrifice. Cette dédicace dit ce que furent pour moi le point de départ et l’esprit dans lequel j’ai travaillé dès le début à cette Passion selon Marc – Une passion après Auschwitz, une œuvre qui me confrontait également à ma propre histoire : « A la mémoire des êtres les plus proches, parmi les millions d’assassinés par les nationaux-socialistes, à côté des millions et des millions d’hommes de toutes confessions et de toutes nations, victimes de la même haine de l’autre homme, du même antisémitisme. »

 

Propos recueillis par Jean Lukas.

A propos de l'événement

La Passion selon Marc – Une passion après Auschwitz
du Samedi 25 août 2018 au Samedi 25 août 2018
Abbatiale Saint-Robert
43160 La Chaise Dieu

à 21 h. Tél. 04 71 00 01 16. Avec Magali Léger (soprano), Marion Grange (soprano), Guilhem Terrail (contre-ténor), Mathieu Dubroca (baryton), Gilles Oltz (orgue), l’ensemble vocal et l’orchestre de chambre de Lausanne (direction : Marc Kissoczy).


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