La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Bernard Stiegler

« La culture ne se consomme pas, elle se cultive. »

« La culture ne se consomme pas, elle se cultive. » - Critique sortie Avignon / 2010
© D. R.

Publié le 10 juillet 2008

Directeur depuis 2006 de l’Institut de Recherche et d’Innovation (IRI), président d’Ars Industrialis, association fondée en 2005, le philosophe Bernard Stiegler, auteur de nombreux ouvrages, développe une pensée qui non seulement analyse et conteste le réel, mais explore la mise en œuvre de pratiques nouvelles et propose une véritable politique industrielle des technologies de l’esprit, face à l’impasse d’un système consumériste agonisant qui a « phagocyté la culture. »

Comment définissez-vous la place de la culture au sein de la société française ?
Si nous voulons mesurer ce qui s’est passé depuis que Malraux a créé le ministère des affaires culturelles, il nous faut prendre la mesure de deux faits.

Le premier est que cette politique qui consiste à garantir l’accès de tous à ce que l’on appelle la culture est mise en œuvre douze ans après la parution du Musée imaginaire de Malraux, qui est aussi un discours sur le rôle de la photographie quant à l’expérience des œuvres. Sa politique culturelle veut se penser en relation avec cette évolution pratique, technique et économique des conditions dans lesquelles peut se former l’œil d’un amateur d’art. Le second est qu’en 1959, à peine 10% des Français ont la télévision, tandis qu’en 1970, ils sont 70,3 %, en 1990 94%, et en 1997 98%. L’Après-Guerre voit s’implanter en Europe les modèles des industries culturelles qui se sont forgés aux Etats-Unis dès les années 20 et que le plan Marshall importe massivement. Or, la fonction de ces industries – et de l’advertising qui les finance – est de faire de la culture une fonction économique : il s’agit de la mettre au service de la consommation, et d’utiliser son pouvoir symbolique pour capter l’attention des consommateurs et leur prescrire des modèles comportementaux. En même temps qu’est mise en œuvre la politique culturelle voulue par Malraux, l’industrie culturelle installe ainsi un mode attentionnel tout à fait incompatible avec l’expérience esthétique et avec la fréquentation réelle des œuvres de l’esprit.

Les institutions culturelles sont ainsi phagocytées par les industries culturelles, et cette phagocytose spirituelle pollue et détruit de l’intérieur œuvres, festivals et programmations en tous genres, dont elle fait des “suppléments“ alimentant les grilles de programme et les “lignes éditoriales“, et transformant par là même les publics en audiences moulées et conformées par les techniques de production du fameux « temps de cerveau disponible ». Le public devient ainsi consommateur de culture. Or ceci constitue une antinomie : la culture ne se consomme pas, elle se cultive. Et l’on s’y cultive, ce qui signifie que l’on s’y transforme et que l’on s’y élève, au sens où un élève s’élève. La culture est en cela ce par quoi les adultes, qui ne sont plus des élèves, continuent cependant à s’élever, par cette sorte de “technique de soi“, pour reprendre un terme de Foucault, qui est la pratique de l’amateur d’art, de musique, de littérature et de culture en général. Une telle “élévation“, qui est tout le contraire d’une consommation, suppose des pratiques. Or celles-ci ont été progressivement détruites par le consumérisme.

Pourtant les artistes revendiquent une capacité à exercer leur art contre les industries culturelles, à résister, en stimulant le regard critique des gens… 
Sans doute… Mais ne faut-il pas de nos jours changer radicalement les conditions pratiques de cette réception devenue consommation ? Je crois qu’une véritable expérience des œuvres, seul objectif possible pour une véritable politique culturelle, suppose la formation d’un amatorat. Il y a toutes sortes d’amateurs. Il y a par exemple ceux qui pratiquent le théâtre ou la musique en amateurs. Et puis il y a ceux qui lisent les pièces avant d’aller au théâtre, qui se préparent à ce moment d’exception, cherchant à reconstituer les conditions dans lesquelles Proust découvre le jeu de Sarah Bernhardt, qu’il appelle la Berma, interprétant Phèdre, ceux qui lisent l’Avant-Scène Cinéma pour cultiver leur regard sur tel film, ou encore ceux qui, comme les abonnés de l’Opéra de Paris à la fin du XIXè siècle, jouent à domicile tel opéra en réduction pour piano avant de se rendre au spectacle, le Palais Garnier leur ayant fait parvenir les éléments écrits à l’avance.

Lorsque Malraux explique les conditions dans lesquelles Baudelaire peut regarder (et non seulement voir) des œuvres au musée, il parle du savoir avec lequel tout amateur vient au musée, et qu’il confronte à la série des œuvres rassemblées par telle collection, que ce regard traverse, et qui s’en trouve transformé. Mais il ajoute aussi qu’au XXè siècle, ces conditions ont changé : la photographie est apparue, et elle constitue ce qu’il appelle alors « l’imprimerie des arts plastiques ». Cependant Malraux, qui vit à une époque ou 90% de la population échappe encore à la télévision, ne peut pas imaginer ce que vont devenir les industries culturelles, et ce qu’elles vont faire à l’amateur d’art – qu’elles réduisent à vrai dire sinon en bouillie, du moins en flux culturels de moins en moins disponibles aux œuvres, et de plus en plus disponibles au “buzz“ et autres formes du marketing.

Gœthe disait qu’on ne pouvait pas voir un tableau que l’on n’avait pas copié, et Borges que l’on ne peut lire qu’à la condition de relire. Barthes soutient que la seule façon d’apprécier véritablement Schumann, c’est de le jouer. C’est-à-dire de le lire et le relire, de le répéter. L’industrialisation de la culture a détruit les conditions sensibles, motrices, techniques et intellectuelles pour vivre de telles répétitions, parce qu’elles sont antagoniques par rapport à la consommation et la standardisation comportementale que recherche le psychopouvoir du marketing, qui phagocyte la culture.

« La renaissance de la culture, de la vie de l’esprit et de l’intelligence collective est la seule garantie pour sauver la planète de l’autodestruction – car c’est bien de cela qu’il s’agit. »

Quel rôle peut jouer la politique culturelle publique ? Que pensez-vous du gouvernement actuel ?
Posons d’abord que la question déborde largement celle d’une politique culturelle. Nous sommes en train de vivre une terrible crise économique où agonise le modèle consumériste. Ma conviction est qu’une économie fondée sur la contribution et la participation, c’est à dire sur le partage et la pratique de la responsabilité et des savoirs, plutôt que sur la consommation, est la seule issue possible à ce qui se présente comme une impasse. Des pratiques inédites se développent avec les technologies culturelles, à travers lesquelles on voit renaître des formes d’amatorat souvent très intéressantes, et qui devraient constituer l’avant-garde d’un nouveau modèle social, économique et industriel. Une politique culturelle digne de ce nom et de notre époque devrait devenir ce laboratoire. C’est la tâche à laquelle nous tentons de contribuer au sein de l’IRI. La renaissance de la culture, de la vie de l’esprit et de l’intelligence collective est la seule garantie pour sauver la planète de l’autodestruction – car c’est bien de cela qu’il s’agit. Lorsque en 1939 Valéry parlait de la « baisse de la valeur esprit », il sentait déjà venir la catastrophe qu’induit la liquidation culturelle – celle que revendiquait Goebbels, mais aussi celle qui résulte de l’instrumentalisation de la culture par le marketing.

Or, l’audience de TF1 baisse, et c’est aujourd’hui tout le secteur des industries culturelles qui s’affaisse tandis que des entreprises énormes (Lehman Brothers ou General Motors) font faillite – comme l’ensemble du système consumériste. Dans le même temps, la reproductibilité technique qui compta tant pour Malraux, ainsi que pour tous ceux qui ont tenté de penser la culture au XXè siècle, tel Benjamin, connaît de nos jours un nouveau stade : ce que l’on voit renaître à travers les technologies culturelles les plus récentes constitue aussi la base de ce qu’Ars Industrialis appelle une économie de la contribution *. Le moins que l’on puisse dire est que le gouvernement actuel ne comprend absolument rien à cette question. C’est d’ailleurs sans doute au niveau des territoires que s’inventera le nouveau modèle. Les technologies culturelles numériques se territorialisent en effet, et c’est un impératif pour les collectivités de conduire des politiques culturelles à la hauteur des enjeux. L’Etat s’autoliquidant n’est plus capable d’autre chose que de gérer très mal les conséquences calamiteuses de sa propre incurie.

Propos recueillis par Agnès Santi

*Voir l’analyse développée dans Pour en finir avec la mécroissance (Flammarion lettres)

Rencontres européennes 2009 des festivals d’Aix-en-Provence et d’Avignon. « Création artistique et créativité : des outils pour quoi faire ? ». Le 10 juillet à Aix-en-Provence (Centre de Congrès) et les 11 et 12 juillet à Avignon (Gymnase du Lycée Saint-Joseph).
Conférence « Pour une Europe de la  Culture » organisée par le Relais Culture Europe. Le 12 juillet après-midi dans la cour du Cloître Saint-Louis (Avignon).

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