La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

La Barque le soir : une plongée hypnotique dans l’univers de Tarjei Vesaas

La Barque le soir : une plongée hypnotique dans l’univers de Tarjei Vesaas - Critique sortie Théâtre Paris ATELIERS BERTHIER

Odéon Théâtre de l’Europe – Ateliers Berthier / La Barque le soir

Publié le 1 octobre 2012 - N° 202

Silences, pénombre, fulgurances : Claude Régy dirige Yann Boudaud, Olivier Bonnefoy et Nichan Moumdjian dans un saisissant face-à-face avec la mort. 

Avant même que les spectateurs soient installés dans la salle, alors qu’ils se trouvent encore massés, en train d’attendre, devant les portes fermées des Ateliers Berthier, les ouvreuses et ouvreurs du Théâtre de l’Odéon tentent de faire taire les quelques éclats de voix qui fusent. Ils s’attachent à instaurer, dès ce moment d’avant-représentation, l’atmosphère de silence, de recueillement voulue par Claude Régy. Cette démarche abusive pourrait bien sûr irriter, si elle ne prêtait avant tout à sourire. Car on connaît la radicalité, le jusqu’au-boutisme du metteur en scène – caractéristiques qui l’ont amené à creuser un chemin de théâtre passionnant. On sourit, donc, et lui pardonne bien volontiers cette coquetterie visant, comme il l’explique, à préparer l’assistance au spectacle, à abandonner « le brouhaha de la vie quotidienne ». Pourtant, la nouvelle création de Claude Régy n’a nullement besoin de telles précautions. La puissance de ce qui nous est donné à entendre, à ressentir, à entrevoir, à imaginer dans La Barque le soir est telle, que tous les brouhahas de l’existence se dissipent d’eux-mêmes, instantanément, pour laisser place au monde parallèle que fait naître le metteur en scène. Un monde fait de profondeur, de silences, de mystère, d’élévation, d’obscurité.

Un au-delà du visible

Ce monde, c’est aussi celui de l’écrivain norvégien Tarjei Vesaas (1897–1970), que Claude Régy retrouve pour la seconde fois. On est ici face à un être qui fait l’expérience de la mort et de l’au-delà du visible. Cet homme choisit de se perdre, se laisse glisser dans l’eau mouvante d’une rivière, est englouti par les flots puis ramené à l’air libre par l’effet de courants. Là, tenu par un bout d’arbre, ni pleinement vivant ni encore mort, il fait l’expérience d’un état inconnu. Un état au sein duquel les contraires se rejoignent dans un rapport renouvelé à la réalité. C’est la voix de Yann Boudaud qui fait surgir et irradier les mots de Voguer parmi les miroirs (partie du roman La Barque le soir dont est extrait le texte du spectacle). C’est son corps qui fait vivre tous les chocs, tous les mouvements sinueux de cette plongée hypnotique. La densité de sa présence est captivante. Hanté par les ombres muettes de Nichan Moumdjian et Olivier Bonnefoy, le comédien ne se contente pas d’investir les codes théâtraux de Claude Régy (lenteur, silences, scansion au ras de chaque syllabe), il se les réapproprie avec toute la force, toute l’authenticité des grandes interprétations. Dans une invitation bouleversante à la perte, à l’ailleurs et à l’oubli.

 

Manuel Piolat Soleymat

A propos de l'événement

La Barque le soir
du Jeudi 27 septembre 2012 au Samedi 3 novembre 2012
ATELIERS BERTHIER
1 rue André-Suarès, 75017 Paris
Du 27 septembre au 3 novembre 2012. Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Festival d’Automne à Paris. Tél. : 01 44 85 40 40. www.theatre-odeon.eu. Durée : 1h20. Texte publié par les Editions José Corti.
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