La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Julie Brochen

Julie Brochen - Critique sortie Théâtre
Crédit : Christophe Urbain Légende : « Julie Brochen, metteuse en scène et directrice du TNS Strasbourg.»

Publié le 10 mars 2011 - N° 187

Julie Brochen à l’écoute du grand séducteur méchant homme.

Julie Brochen, directrice du Théâtre National de Strasbourg, crée son Dom Juan de Molière avec les comédiens de la troupe du TNS et les élèves de l’École. Jeunesse et irrévérence pour l’histoire tragique d’une insoumission.

Comment vous êtes-vous arrêtée sur Dom Juan, chef-d’œuvre insaisissable ? 
Julie Brochen : De la même manière que j’ai monté Penthésilée de Kleist en 1994, j’ai éprouvé le besoin de m’attaquer à une cime du répertoire. J’ai affiné ma lecture de Molière afin de me réapproprier les fondamentaux du théâtre. J’ai lu Don Quichotte de Cervantès puis Dom Juan, une lecture délibérément croisée. De là, est né mon désir de reconsidérer la pièce. Le projet m’est apparu incontournable d’autant qu’il prenait appui sur la permanence artistique du TNS, la troupe et l’École.
 
La distribution réunit des comédiens de la troupe et des élèves du groupe 39.
J. B. : Les acteurs appartiennent pour certains à la troupe du TNS : Muriel Inès Amat est Elvire, Fred Cacheux Dom Carlos et Cécile Péricone la Statue du Commandeur qui est dédoublé en femme. D‘autres acteurs sont issus du groupe 39 de l’École, que j’ai dirigé dès mon arrivée et qui « sort » en juin 2011. Jeanne Cohendy joue Charlotte, Ivan Herisson joue Sganarelle. Quant à André Pomarat, du groupe 1 des origines, il incarne Dom Louis, le père de Dom Juan, lui-même interprété par le jeune Mexianu Medenou du groupe 39. Quarante ans de vie et d’art entre le père et le fils.
 
« Cette figure de la modernité témoigne d’une humanité vulnérable et blessée. »
 
Quelle vision privilégiez-vous de l’oeuvre?
J. B. : La pièce n’est pas une réponse à la censure de Tartuffe, ni à une blessure. Dom Juan est une sorte de pamphlet. Sa structure dramatique est celle d’un feuilleton ou d’un roman policier. Ce qu’on occulte souvent, c’est la course-poursuite des frères d’Elvire, l’histoire de la traque d’un homme par deux autres à cheval sur un chemin de terre. Voilà pourquoi le rapport bi-frontal avec le public est essentiel. Le duel recherché ne peut mener qu’à la mort de Dom Juan, un choix assumé. Le héros symbolise l’insoumission avec moins de romantisme que de refus de tous les codes et valeurs – religion, respect, convenances… Dom Juan court à sa perte : Sganarelle, Dom Louis, Elvire le lui disent. Mais il est indigne de leurs conseils, il décide d’aller vers sa chute. Refusant d’entrer dans le rang, il aspire à être lui-même, à l’ombre du « je est un autre » rimbaldien ; il le paie de sa vie.
 
Comment qualifiez-vous la frénésie désespérée de cet être hors norme ?
J. B. : Au-delà de la séduction profonde qu’il opère, Dom Juan est quelqu’un d’insaisissable. Il est en quête d’un désir qu’il ne trouve jamais, si ce n’est dans le face-à-face avec la mort. La fièvre de la jeunesse l’accompagne dans ses dernières heures d’existence, une peur ardente de vivre qui croise la peur de mourir de Sganarelle. Dom Juan est proche du révolutionnaire sans révolution, c’est une âme qui se damne pour exister, en opposition totale avec ce qu’on veut qu’elle soit. Dom Juan recherche la beauté comme un acteur maudit, telle une figure d’artiste.
 
En quoi est-il intéressant de revisiter la pièce aujourd’hui ?
J. B. : Comme s’il était déjà mort, les personnages parlent de lui dans une relation forte. Elvire évoque un retrait, un apaisement. Dom Juan nous fait ressentir nos doutes intérieurs. Cette figure de la modernité témoigne d’une humanité vulnérable et blessée. À la création, Molière s’est donné le rôle de Sganarelle, valet analphabète du terroir auquel on ne peut plus faire référence. La reconnaissance passerait aujourd’hui par le frère d’Elvire, Dom Carlos, plutôt moral et intègre, arbitre ou bien juge, qui empêche que tout aille à vau l’eau.
 
Vous avez installé la pièce dans un cadre scénographique singulier.
J. B. :  C’est l’espace d’une écurie avec de la terre, un espace rêvé à partir des petites écuries du Château des Claudel à Brangues. Sous la terre, un damier en noir et blanc apparaît, telle la peinture sous-jacente d’un jeu d’échecs sur laquelle deux forces s’affronteraient pour une finale. Et comme à la corrida où le taureau surgit dans l’arène et trouve un espace de refuge en traçant une ligne appelée ligne du désir, Dom Juan franchit la ligne au risque de sa vie, comme un toréador.
 
Propos recueillis par Véronique Hotte 


Dom Juan, de Molière ; mise en scène de Julie Brochen. Du 8 mars au 17 avril 2011, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h, relâches le lundi et le 13 mars. Espace Klaus Michael Grüber (8 rue Jacques Kablé) au TNS Strasbourg. Réservations : 03 88 24 88 24

A propos de l'événement



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