La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Jorge Lavelli

Jorge Lavelli - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 mars 2009

Retrouvailles avec Juan Mayorga

Après Chemin du ciel la saison dernière, Jorge Lavelli retrouve le Théâtre de la Tempête et l’auteur Juan Mayorga avec Le Garçon du dernier rang, pièce sur l’art d’écrire, de séduire et de manipuler…

Vous considérez Juan Mayorga comme un des plus grands dramaturges modernes. Pourquoi ?
Jorge Lavelli : En plus de l’intelligence et de la liberté de son écriture, c’est un auteur très tonique, ce que je trouve exemplaire. C’est un homme qui vit avec son temps et qui regarde de très près le monde contemporain. Ses pièces sont alimentées par la vie d’aujourd’hui et pourtant son théâtre n’est pas un théâtre d’actualité : il y a dans son œuvre une intelligence du désarroi, de l’angoisse et des contradictions de notre temps très aiguë. Il a aussi un grand sens de l’humour qui sait éviter le dérisoire comme le farcesque et qui participe à la vitalité de son écriture, donne de la distance à son discours et éclaire son propos. De plus, sa vision de la théâtralité lui permet de camper des personnages complexes et qui évoluent de façon très intéressante. Il ose adopter au théâtre la liberté d’un romancier et en même temps son écriture est théâtrale. L’écriture théâtrale, c’est celle qui remplit l’espace.
 
Que raconte Le Garçon du dernier rang ?
J. L. : L’initiation d’un jeune écrivain, guidé et incité par son professeur de lettres à écrire. Celui-ci est très classique dans ses goûts. Il aime les Grecs, les Russes, les personnages qui portent une déchirure en eux. Son élève, lui, raconte comment il s’introduit dans les maisons et comment il se sert de sa séduction pour tout voir et tout capter, un peu comme un journaliste trop curieux. En plus de faire l’expérience d’écrire, le jeune homme fait l’expérience de l’amour à force d’essayer de séduire. C’est un personnage complexe puisqu’il est à la fois le narrateur et le personnage qui tombe dans les pièges qu’il crée. Le jeune écrivain est toujours aux limites de l’interdit. Son professeur devient son premier lecteur et adopte une sorte de voyeurisme par son intermédiaire, voyeurisme qui se répand puisque la femme du professeur lit aussi ce qu’écrit le garçon. Tous deux considèrent que ce feuilleton est dangereux et trop transgressif, et pourtant, ils ne peuvent pas s’en passer.
 
« L’écriture théâtrale, c’est celle qui remplit l’espace. »
 
En quoi l’œuvre de ce jeune homme est-elle transgressive ?
J. L. : Parce qu’elle met à nu ceux qu’elle décrit. En s’introduisant dans les maisons, en regardant ce que les gens lisent, comment ils vivent, quels tableaux sont accrochés à leurs murs, ce manipulateur très doué, qui pense qu’il est très facile de rentrer chez n’importe qui et qui se le permet, s’adonne à une activité quasi délictueuse car il pose un regard cruel et ironique sur les rêves frustrés de cette clase moyenne qui voudrait par l’astuce se dégager de son ordinaire, de son quotidien, de ce qu’elle considère comme une vie pas assez réussie. Chacun se retrouve alors face à sa propre frustration : les bourgeois décrits qui font des magouilles au lieu de vraiment faire des affaires mais aussi les lecteurs du jeune homme, le professeur et sa femme qui sont aussi des frustrés.
 
Comment le texte se laisse-t-il mettre en scène ?
J. L. : La lecture de ce texte oblige à un exercice très attentif. Il faut à la fois avoir une idée globale et pratiquer cette liberté à laquelle incite le texte afin de situer les personnages à chaque fois qu’ils surgissent dans la pièce. Mais le spectateur d’un tel théâtre doit aussi avoir son propre point de vue. Le théâtre de Mayorga est un théâtre ouvert qui admet différentes interprétations comme le doit une véritable œuvre d’art. Il faut donc que la mise en scène concilie l’espace de liberté très grand que laisse le texte et sa très forte charge théâtrale. Il faut donc éviter le naturalisme, ce qui ne veut pas dire faire un théâtre sans âme, sans signification et sans force. N’être pas dans le réalisme ne veut pas dire pour autant qu’on n’est pas dans la vérité !
 
Propos recueillis par Catherine Robert


Le Garçon du dernier rang, de Juan Mayorga ; mise en scène de Jorge Lavelli. Du 3 mars au 12 avril 2009. Mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h30 ; jeudi à 19h30 ; dimanche à 16h. Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris. Réservations au 01 43 28 36 36.

A propos de l'événement



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