La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Jean Bellorini met en scène « L’Ordre du jour » d’après Éric Vuillard, une œuvre chorale d’une acuité tranchante

Jean Bellorini met en scène « L’Ordre du jour » d’après Éric Vuillard, une œuvre chorale d’une acuité tranchante - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre du Vieux-Colombier
L’Ordre du jour, dans la mise en scène de Jean Bellorini © Christophe Raynaud de Lage

Théâtre du Vieux-Colombier / d’après Éric Vuillard / adaptation, mise en scène et lumière Jean Bellorini

Publié le 27 mars 2026 - N° 342

Jeux de masques et jeux de pouvoir. Avec un excellent quatuor d’interprètes issus de la troupe de la Comédie-Française, Jean Bellorini s’empare du remarquable ouvrage d’Éric Vuillard. Il crée une œuvre chorale qui réfléchit le naufrage de la raison, qui condense le cours de l’Histoire en une sorte de cabaret noir et burlesque, d’une acuité tranchante.

Savez-vous que l’Histoire est « un spectacle » ? Un film comique. Une tragédie épouvantable. Implacablement adossé au réel, dans une très belle langue d’une netteté qui impressionne, le récit d’Éric Vuillard se prolonge sur le plateau du théâtre sans faillir, sous la forme d’un cabaret quasi expressionniste, qui réfléchit le cours des choses. Chronique d’un naufrage rigoureusement documentée, prix Goncourt 2017, L’Ordre du jour éclaire les aveuglements consentis, les intérêts bien compris, les compromissions de toutes sortes, qui consolident le régime nazi. Eh hop de bons citoyens, dont les puissants, enfilent le costume du monstre. Le monde « plie devant le bluff ». Le nirvana de l’industrie finance l’ambition d’Hitler ; Daladier et Chamberlain, ces artisans de la paix, signent un accord à Munich qui autorise le démantèlement de la Tchécoslovaquie ; le petit despote autrichien Schuschnigg, venu rencontrer Hitler déguisé en skieur pour ne pas éveiller les soupçons, cède face au Chancelier ; etc. Étonnant spectacle d’êtres figés dans une pantomime macabre réglée comme du papier à musique, pantins d’une succession d’événements qui permit à Hitler de bénéficier des pleins pouvoirs et des moyens qui vont avec. Dans ce chœur qui exprime les dérives d’une société et d’un continent entiers, apparaît l’obscénité ordinaire de comportements menant tranquillement vers l’agonie du monde. De petits pas en petits pas jusqu’au plongeon dans l’abîme. Le grotesque se mêle au tragique.  On y voit les protagonistes devenir lors d’une scène saisissante des êtres frétillant d’impuissance, clones au chevet de la dictature.

Compromissions et injonctions

L’adaptation reprend le texte d’Éric Vuillard, en regroupant plusieurs chapitres. Pas d’incarnation désignée ici, pas de sensiblerie ni d’imitation de la réalité, plutôt un jeu de masques, des jeux d’alliances, des coups de bluff et des coups de pression, exigeante partition interprétée par un quatuor d’interprètes de haut vol. Artiste phare dans ce domaine, Cécile Kretschmar a fabriqué des perruques et d’incroyables masques qui se superposent. Comme toujours, Laurent Stocker et son immense talent nous subjuguent et touchent profondément. Cet homme-là sait tout faire. De même celui de Julie Sicard, Jérémy Lopez et Baptiste Chabauty. Tous sont impeccablement accordés. Couronnés par un plafond mobile qui bascule et se fait miroir, les personnages se déréalisent, sorte de clowns qui se plient aux injonctions nazies savamment programmées, servant le nationalisme conquérant, l’antisémitisme devenu extermination industrielle, la destruction. On pourrait craindre que la sophistication du dispositif et du jeu se fasse trop artificielle, mais la mise en scène évite cet écueil grâce à un équilibre subtil, à un sens de l’adresse qui fait mouche. Faisant du théâtre un art qu’on regarde, un art qu’on entend, Jean Bellorini agrège la diversité de ses artifices avec intelligence, précision et savoir-faire. Qu’en est-il aujourd’hui du sens des mots, du pouvoir des images ? Du gouvernement des âmes et des cœurs ? La pièce tombe à point nommé.

Agnès Santi

A propos de l'événement

L’Ordre du jour
du mercredi 25 mars 2026 au dimanche 3 mai 2026
Théâtre du Vieux-Colombier
21 rue du Vieux Colombier, 75006 Paris.

mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 15h. Tél : 01 44 58 15 15. Durée : 1h45.

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