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Le retour de l’Orchestre National de Lille

Le retour de l’Orchestre National de Lille - Critique sortie

Publié le 2 octobre 2009

L’Orchestre National de Lille vient d’accomplir une tournée au centre de l’Europe, ponctuée par des concerts à Zagreb en Croatie, Ljubljana et Maribor en Slovénie et enfin Linz, Vienne et Salzbourg en Autriche. L’ONL confirme à l’occasion de ce périple son rôle d’ambassadeur de la scène musicale française et nordiste en offrant le visage nouveau d’une formation rajeunie en train de s’ouvrir de nouveaux horizons artistiques.

Disons le d’emblée, la tournée européenne 2009 de l’Orchestre National de Lille restera comme un succès : villes prestigieuses, concerts « sold out », publics enthousiastes et surtout prestations musicales de qualité. « J’ai toujours tenu à ce que l’on aille jouer le plus souvent possible au-delà des frontières du Nord et je crois que nous sommes en train de vivre la tournée la plus riche musicalement et humainement depuis les débuts de l’orchestre » confirmait Jean-Claude Casadesus à la veille de son concert viennois. Quelque chose est visiblement en en train de passer dans les rangs de la formation nordiste créée en 1976. Trente trois ans plus tard, après des périodes fastes, celle de la découverte au cours des années 80 du visionnaire et inégalé projet « social » de Casadesus, et d’autres plus délicates, celle du début des années 2000 marquée par le vieillissement logique d’une équipe de musiciens ayant beaucoup donné, à leur poste depuis 25 ou 30 ans… Mais depuis trois-quatre ans environ, un processus de croisement mais aussi de rencontres de générations est en cours. Des « anciens » de la première heure quittent l’orchestre et de jeunes musiciens arrivent. Une étape particulière, à la fois stimulante et émouvante. Claude Faucomprez, clarinette solo, entré à l’orchestre en 1977, est aux premières loges pour observer cette évolution : « C’est assez troublant. Quand je suis arrivé, on avait tous le même âge. Et maintenant, chaque année des collègues partent à la retraite et l’on voit une nouvelle génération s’installer. En quelques années, on vient d’assister à un changement assez radical ». Une vision partagée par le jeune violoniste (lilloise) Marie Lesage, titulaire depuis 4 ans… « Dans l’idéal, un orchestre est composé de générations qui se tuilent. En ce moment, c’est ce à quoi nous sommes en train d’aboutir à ça. Il y a des gens qui sont là depuis 30 ans, qui ont une grande expérience, un grand métier dans la pratique de la musique  mais aussi des relations humaines, et puis des plus jeunes, de plus en plus nombreux, qui eux ont des qualités de fraicheur, d’enthousiasme et d’envie. Je sens que l’orchestre va vraiment trouver sa vitesse de croisière dans les prochaines années ». « L’orchestre est en mutation. Dans les 5 ans à venir l’orchestre va aboutir a quelque chose d’assez merveilleux, je pense » : même son de cloche chez Laurent Fraiche, timbalier solo, poste-clé s’il en est, depuis un an et demi, émerveillé d’accorder ses timbales dans l’acoustique extraordinaire et légendaire du Musikverein de Vienne. « Cette salle mythique, on la connaît tous grace au « Concert du nouvel an ». Tout gamin, elle me faisait rêver. C’est une chance et un honneur de jouer là » souligne-t-il, ému mais concentré. Du trac ? « Oui, mais du bon trac car on est surs de nous. Le programme a bien été rodé. Ce trac va nous porter tout comme cette merveilleuse acoustique ce qui est un vrai bonheur, presque une revanche pour nous qui jouons souvent dans de petites villes de la région Nord-Pas de Calais où les salles ne sont pas toujours idéales sur le plan acoustique ». Le départ récent d’une vingtaine musiciens de la première heure a donc logiquement coincidé avec l’arrivée de jeunes recrues de très haut niveau, fraîchement sortis des CNSM, parfois passé par l’Orchestre Français de Jeunes (lorsqu’il a été dirigé par Jean-Claude Casadesus en 2004-2007), nouvelle vague bien décidée à faire parler son talent et bénéficier des mécanismes de transmissions intergénérationnelles dans les rangs de l’orchestre. Les « anciens » ont coaché les nouveaux et les nouveaux ont en quelque sorte « réveillé » la jeunesse des anciens.  Dans ce nouveau portrait de l’Orchestre National de Lille, sept des solistes de l’orchestre ont moins de 30 ans ! Une bouffée d’oxygène pour Jean-Claude Casadesus, indéfectible et infatigable moteur humain et artistique de l’orchestre, qui ne se fait pas prier pour se montrer à la fois satisfait et fier de sa grande aventure lilloise à laquelle il s’est vouée quasi-exclusivement depuis presque 35 ans, mais aussi, dans le même temps, furieux que la presse et le microcosme musicaux parisiens ne s’intéressent pas davantage sans a priori au profil musical actuel de l’ONL. « C’est le cliché : Casadesus, le chef qui dirige dans les prisons ! C’est vrai mais aussi à la Salle Pleyel, à Saint-Petersbourg et à Vienne ! » s’agace-t-il souffrant visiblement d’une image qu’il juge réductrice. « A l’ère du zapping où les chefs ne font souvent que passer, j’ai fait le pari inverse de m’inscrire dans la durée. Il faut du temps pour faire un orchestre… ». Aujourd’hui, l’heure semble peut-etre venue pour Casadesus d’atteindre un nouvel aboutissement… « C’est bon de récolter ce que l’on a semé» se réjouit-il. Mais son bonheur ne sera complet que si la reconnaissance par le « métier » de ses résultats musicaux sur le  fond vient un jour parachever ses trois décennies de travail acharné et passionné au contact permanent de ses musiciens et du public de sa région. Des concerts de la qualité de celui que l’on a entendu, le 12 novembre à 19h30 dans le temple sacré  du Muiskverein de Vienne, fief des Wiener Philharmoniker, seront immanquablement de nature à établir une nouvelle image musicale très positive et incontestable de l’orchestre lillois. Ce concert constituait évidemment l’étape la plus cruciale et sensible de la tournée. Jouer à Vienne, dans cette salle, n’est pas anodin. « Il y a de l’émotion dans l’air. La salle a entendu Brahms et Mahler. On ressent ici une charge émotionnelle supplémentaire » prévenait Casadesus avant d’entrer sur scène pour défendre un programme exigeant mettant l’orchestre à l’épreuve autant sur le plan collectif qu’individuel. « Le Bœuf sur le toit » qui ouvrait le programme, swingante partition de Milhaud, était l’œuvre qui correspondait le moins bien à la sonorité de la salle. Elle permit cependant au public viennois de voyager dans un aspect de la musique française dont il est peu familier et à l’orchestre de se confronter à une acoustique au son très chaleureux, puissant et transparent (on entend tout !), mais qui n’aime pas être bousculée par des ruptures trop rapides sur le plan rythmique. Casadesus a livré une interprétation solaire de l’œuvre, à la belle énergie contenue…  Après ce round d’obs
ervation, les « choses sérieuses » ont pu commencer avec le « Concerto en sol » de Ravel. Dans une partition toujours délicate pour l’orchestre, Casadesus et ses musiciens encadrent avec brio le jeune pianiste allemand Herbert Schuch, soliste inconnu ou presque en France, délivrant ensemble une interprétation d’une intensité, d’une densité et d’une puissance sonore assez saisissante. Après la pause, Casadesus, seul en scène face à son orchestre avec lequel il communique visiblement avec évidence, pousse plus loin encore son pari musical fait d’énergie, de connivence et de précision. Dans Petrouckha de Stravinski qui concluait la soirée, les musiciens lillois semblent alors avoir soudain pleinement apprivoisé l’acoustique de la salle et perçu le parti qu’ils pouvaient en tirer. Véritablement emporté et collectivement connecté, l’ONL a dès lors libéré un flux musical inspiré et ininterrompu, organiquement animé, dans lequel les mille petits détours, ruptures et changements qui jalonnent l’œuvre et font sa richesse se fondaient avec naturel et énergie. Une prouesse et un impératif dans ce ballet changeant et scintillant dans lequel le moindre « trou d’air » peut rompre la trame rythmique et laisser soudain l’auditeur sur le bord du chemin… Petrouckha fut aussi l’occasion de voir briller les solistes de l’orchestre, particulièrement mis en valeur, à l’image de la flûte (merveilleuse de délicatesse), la trompette solo (particulièrement exposée) mais aussi le hautbois solo et le trombone comptant parmi les nouvelles recrues. Mentions spéciales enfin à l’immense pianiste Georges Pludermacher (soliste invité, dans l’orchestre) et aux contrebasses. Le pupitre a en effet déployé du début à la fin du concert une envie de jouer communicative et rare, délivrant un son « gros comme ça », offrant à l’ensemble des cordes un imposant « coussin de sons » particulièrement porteur. Mathieu Petit, 29 ans, leader du pupitre confirme et explique cette vitalité : « C’est un pupitre entièrement nouveau et nous avons réussi à installer tous ensemble une bonne dynamique. C’est un groupe très collectif. chacun essaye de tirer l’autre vers le haut. Il y a une émulation très positive entre nous. Je pense que l’on va très bien  travailler dans le futur ». « Le futur » : le mot est laché une fois de plus dans la bouche d’un musicien de l’orchestre National de Lille. C’est bon signe. Et de l’aveu même de son chef, « l’orchestre ne sonnait pas comme ça il y a 20, 15, 10 ou 5 ans ». On l’aura compris, l’esprit de conquête n’a pas quitté Casadesus qui fêtera l’an prochain ses 75 ans. Son pacte avec les musiciens lillois, ses convictions d’homme et de musicien (dont il a livré les grandes lignes dans le livre Le plus court chemin d’un cœur à l’autre paru chez Stock) mais aussi son inextinguible énergie et appétit de partager font de lui, encore aujourd’hui, le meilleur guide pour faire franchir à l’ONL un nouveau cap plein d’espérance. L’aventure musicale s’est remise en marche à la pointe nord du continent symphonique français. A suivre !

Jean Lukas

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