La Terrasse

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La danse dans tous ses états

La vocation comme promesse d’appartenir à l’élite

La vocation comme promesse d’appartenir à l’élite - Critique sortie Danse

Formation et pratique
Entretien Joël Laillier

Publié le 23 février 2018

À partir d’une enquête de terrain conduite entre 2006 et 2010, à l’Opéra de Paris, le sociologue et universitaire Joël Laillier a suivi les danseurs et les danseuses dès l’entrée dans la pratique, à partir de leur scolarité. Il donne à voir la fabrique d’une vocation et d’une élite artistique.

Dans votre livre Entrer dans la danse ou l’envers du ballet, vous vous intéressez à la fabrication de la vocation chez les danseurs de l’Opéra de Paris, qu’est-ce qui vous a intrigué particulièrement chez eux ?

Joël Laillier : On parle beaucoup de vocation pour les professions artistiques, c’est même une tarte à la crème, et rédiger cet ouvrage était une occasion d’y revenir. Une vocation dépend toujours d’une institution forte car il faut une autorité suffisamment légitime pour intérioriser ce jugement sur soi. L’enjeu était de saisir quel était le rôle de l’institution Opéra de Paris, qui a besoin pour sa survie même d’enfants qui s’engagent dans cette voie. L’Opéra produit toute une série de documentaires ou de portraits qui ont un impact fort. À l’époque où j’ai travaillé, les danseurs avaient tous vu un documentaire, Les tout petits rats de l’Opéra, qui a eu un très fort retentissement sur les familles et les enfants. Ce n’est pas un hasard. Le jour où plus personne ne sera candidat, ce sera la fin. Il est donc vital pour les institutions de générer des vocations, conjuguant un engagement volontaire, l’affermissement du sentiment d’appartenance à une élite et un investissement total. En le définissant ainsi, on s’éloigne fortement de ce qu’on entend quand on parle de vocation artistique, avec des formules telles que : « il a toujours eu ça en lui ». L’enjeu de ce travail a été de s’intéresser à d’autres considérations, plus profondes.

« Une vocation dépend toujours d’une institution forte. »

Pour autant, il y a des enfants qui aiment danser…

J. L. : Il y a bien sûr un désir, un plaisir du mouvement, mais de là à transformer la passion en vocation il y a un fossé. Une transformation s’opère. Pour accéder à ce type de plaisir, il faut entrer dans un cours de danse, ce qui est subordonné à des contraintes sociales. Et il faut être repéré pour générer un épanouissement à être reconnu. En général ceux qui s’orientent vers les écoles professionnelles ont tous connu le rôle de star dans leur école. Et c’est pour cette raison que la passion se transforme en vocation.

Dans la réalité, peu d’enfants entrent dans le Ballet, et moins encore deviennent solistes…

J. L. : Cette tension entre la promesse d’une élection et une profonde incertitude est le ressort fondamental de l’engagement dans le travail des danseurs. Cela fut pour moi une découverte et une source d’étonnement. On pourrait penser qu’une fois dans la compagnie, on est arrivé ! En fait pas du tout. Quand on est recruté quadrille, on est remplaçant et dernier du Corps de Ballet. La quête n’en finit pas. Même étoile il faut tenir son rang. Le ressort psychologique de l’engagement dans le travail est remarquable d’un point de vue sociologique. Au bout de quinze ans dans le Ballet, on n’a plus aucune chance de connaître une courbe exponentielle. La probabilité de changer de catégorie hiérarchique baisse très vite dans le temps.

Vous démontrez que les classes supérieures sont fortement représentées chez ces parents d’élèves de l’Ecole de danse de l’Opéra, alors que jusque dans les années 80 les petits rats étaient issus de classes moyennes ou populaires. Qu’est-ce qui a changé ?

J. L. : On ne peut que noter un renversement radical. Et c’est très étonnant, d’autant plus que ce n’est pas un placement a priori valorisé par les classes supérieures. On peut cependant l’expliquer. D’une part, les modalités d’éducation évoluent et visent à développer la personnalité de l’enfant, surtout dans les classes supérieures, fortement cultivées. Ce qui entre très fortement en résonnance avec le dogme de la vocation, supposé permettre à son enfant de se révéler, de développer sa personnalité extraordinaire. L’Opéra de Paris est vu comme une Grande école par ces familles qui reconnaissent les danseurs de l’Opéra comme une élite artistique. Pour beaucoup le label Opéra national de Paris était important. D’autre part, ces familles voient en l’Opéra un lieu qui délivre une moralité, une éducation qu’ils reconnaissent comme conformes à la leur. L’Opéra a ainsi raison de communiquer sur l’éthique du travail, l’éducation à l’ancienne, la révérence. Tous les parents rencontrés valorisent très fortement l’engagement dans le travail. Les classes dominantes d’aujourd’hui s’appuient davantage sur une méritocratie, privilégie une morale de travail intensif. Les classes préparatoires visent à inculquer une disposition analogue. Souvent les parents en sont issus et  ils voient dans la danse le même type d’investissement.

C’est donc un miroir que leur tend l’institution ?

J. L. : J’ai connu des parents fascinés par l’Opéra. J’ai notamment vu un père qui n’allait jamais aux réunions parents-profs sauf à l’Opéra. Et beaucoup de parents m’expliquaient que le Ballet ne les motivait pas mais qu’ils appréciaient énormément le Défilé. Parce que là se joue la représentation d’une institution d’élite, d’une excellence artistique et d’une hiérarchie. C’est un rite d’institution : c’est une institution en représentation, et c’est un rite qui vise à instituer une hiérarchie au sein de l’institution. Selon moi, le Ballet de l’Opéra a raison de le revendiquer.

Propos recueillis par Agnès Izrine

A propos de l'événement



Entrer dans la danse - L’Envers du Ballet de l’Opéra de Paris Paris, CNRS Éditions, 2017.


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