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Enquête sur le métier de danseur

Enquête sur le métier de danseur - Critique sortie Danse
Pierre-Emmanuel Sorignet,le danseur et sociologue. Crédit : DR

Formation et pratique
Entretien Pierre-Emmanuel Sorignet

Publié le 23 février 2018

Sociologue et danseur, Emmanuel Sorignet est l’auteur de Danser : Enquête dans les coulisses d’une vocation, une passionnante plongée dans le monde de la danse contemporaine, fruit de dix ans de recherche et d’une centaine d’entretiens.

Quelles sont les différentes voies d’entrée dans la profession de danseur ?

E. S. : Lorsque j’ai démarré mon enquête, le marché de la danse était déjà structuré mais il y avait une pluralité de voies d’entrée beaucoup plus grande qu’aujourd’hui. On avait encore des profils hétérodoxes, surtout chez les garçons. Parce qu’il y avait moins d’hommes sur le marché, ils pouvaient venir de formations physiques qui n’étaient pas nécessairement constituées par la danse. Il y avait donc dans les années 1980-1990 un certain nombre de sportifs, qui ont d’ailleurs participé à redéfinir les esthétiques. À cette époque, les relatives autodidacties existaient à côté de trajectoires beaucoup plus orthodoxes de formation par les conservatoires puis les écoles supérieures. Aujourd’hui, l’institutionnalisation et l’extension du marché de la formation de la France à l’Europe entraînent une standardisation des savoirs et des compétences. Les chorégraphes, confrontés également à un afflux de danseurs, font des sélections comme sur tout autre marché du travail, en fonction du degré d’excellence.

« La vocation doit se renouveler tout au long des cycles de la vie professionnelle mais aussi de la vie privée. »

Quelles sont les particularités de ce métier ?

E. S. : Le métier de danseur est extrêmement attractif, pourtant tout le monde sait qu’il y règne une grande précarité. Cette précarité s’est d’ailleurs accentuée ces dernières années du fait de l’explosion du nombre de compagnies, à un rythme bien plus soutenu que l’augmentation des budgets de subvention. Jusque dans les années 1990, les danseurs pouvaient atteindre les 507 heures ouvrant droit au régime d’intermittence en travaillant avec une, voire deux compagnies. Aujourd’hui cela nécessite qu’ils participent à de nombreux projets. Cette situation a développé chez les danseurs ce que les chorégraphes peuvent ressentir comme des formes de mercenariat, liées aux transformations de l’économie de la production. Pourquoi, sachant cela, le nombre de prétendants au métier de danseur est-il si élevé ? Cela peut s’expliquer à la fois par les rétributions symboliques qu’il procure – statut socialement valorisé de l’artiste, plaisir de la scène, etc. – et par ce qu’on appelle la vocation. Cette vocation est en grande partie créée et assise par l’institution avec des phrases telles que : « Tu es fait(e) pour ça, il faut absolument que tu danses», prononcées notamment dans les instituts de formation. La vocation doit se renouveler tout au long des cycles de la vie professionnelle mais aussi de la vie privée. Pour les jeunes danseurs, la précarité peut être vue comme un signe distinctif, l’expression d’un style de vie d’artiste bohème. Plus tard vient la question de la stabilisation conjugale. Puis enfin le fait de vivre en permanence des cycles d’emploi où l’on doit se remettre en jeu, face à de nouvelles générations qui vous dévaluent. Les danseurs, pour se maintenir dans le métier, doivent donc en permanence réactiver la dimension vocationnelle.

Comment s’opèrent finalement ce que vous appelez le désenchantement et la sortie du métier ?

E. S. : Le désenchantement est à l’aune de l’enchantement initial. Il vient de la réalité du marché et des difficultés à s’y maintenir. La question du vieillissement social est à cet égard intéressante. À un moment donné, tenir un style de vie relié au nomadisme, à la remise en cause perpétuelle de ses compétences dans le cadre d’auditions qui sont d’une très grande violence, crée du désenchantement. Le problème est aussi la non reconnaissance de l’expérience. Lorsqu’un danseur vieillit, le réseau par lequel il est reconnu, les chorégraphes avec lesquels il travaille, vieillissent en même temps que lui. Se repose alors la question même des conditions d’accès à l’emploi. Un moyen de réassurer son enchantement peut être de devenir chorégraphe, mais on se heurte là à d’autres écueils. Le travail de créateur est un travail d’entrepreneur et de producteur de biens symboliques. Cela demande des compétences sociales très spécifiques : parler aux politiques, sourire aux programmateurs, montrer de manière distinctive sa singularité. Évidemment, chacun n’est pas doté de ces compétences de la même manière. Il peut donc finalement y avoir là une nouvelle source de désenchantement.

 

Propos recueillis par Delphine Baffour

A propos de l'événement



Danser : enquête dans les coulisses d'une vocation Éditions La Découverte, 2012


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