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La saison classique en France

Analyse du processus de création

Analyse du processus de création - Critique sortie
Karol Beffa écrit la musique de ses sensations. Photo : Alix Laveau Philippe Schoeller enfant était déjà compositeur. Photo : DR

Publié le 2 octobre 2009

En France perdure l’idée que les compositeurs sont séparés en deux clans : celui issu de l’école de Pierre Boulez, et l’autre, tourné vers la tradition néo-classique. Une idée vieille comme l’histoire de la musique occidentale ! Au-delà de la polémique, deux compositeurs, Karol Beffa (né en 1973) et Philippe Schoeller (né en 1957), montrent que la situation est plus complexe…

« La musique reste un grand mystère. À chacun de trouver son plaisir et sa nécessité dans ce mariage mémoire/construction. » Philippe Schoeller
 
« J’écris une musique très liée aux sensations, qu’elles soient tactiles, visuelles ou bien sûr sonores. » Karol Beffa
 
Pensez-vous qu’il y ait aujourd’hui des écoles de compositeur ? Ou chaque compositeur est-il, en quelque sorte, sa propre école ?
 
Karol Beffa : Certains prétendent que les écoles sont révolues, que chaque compositeur est indépendant. Ceux qui prônent cette position ravivent une idée vieille de deux cents ans selon laquelle l’art est le fait de génies solitaires et méconnus. Je pense au contraire qu’il y a des écoles, comme il y a des querelles esthétiques. Simplement, l’admettre oblige à rentrer dans des considérations techniques de facture musicale, ce que peu de journalistes (sans parler des compositeurs eux-mêmes) sont disposés à faire. Aujourd’hui, un compositeur de musique tonale n’a aucune chance d’obtenir une commande de l’État ou de l’Ircam, d’être joué à Musica, à Why Not… Et ses adversaires ont intérêt à faire croire que tout va bien, que tout est pacifié, pour garder pour soi la part du gâteau des subventions.
 
Philippe Schoeller : Je pense que chaque compositeur entretient un rapport avec le passé qui lui est vraiment singulier. Il n’y a pas deux compositeurs identiques. La musique que l’on écrit brûle et transfigure plus ou moins bien la mémoire qui la porte. Si les compositeurs veulent explorer leur sensibilité, souhaitent se libérer du connu, libre à eux. Comme libre à chacun de parfaire sa mémoire, son personnel « déjà entendu ». Il n’y a ni bien ni mal à cela. L’art est au-delà de la morale. La musique reste un grand mystère. À chacun de trouver son plaisir et sa nécessité dans ce mariage mémoire/construction. Alors, oui, la société aime les cases, les boîtes, c’est plus facile à ranger !
 
Vous pratiquez l’improvisation, est-ce que ce travail s’imbrique avec celui de la composition ?
 
K. B. : Je compose presque toujours au piano mais les idées peuvent venir dans des circonstances très inattendues : un trajet dans le métro, un moment d’inattention au concert… Il y a évidemment un lien entre la musique que je compose et celle que j’improvise mais les deux activités restent séparées, comme à peu près tout le monde, je crois, j’ai tendance à improviser dans un style beaucoup plus consonant que celui dans lequel je compose. Et l’improvisation nécessite par ailleurs une mobilité stylistique bien plus importante que la composition.
 
P. S. : L’improvisation est le sel de l’art musical. Mon esprit est en délire permanent, chaos joyeux, voire fébrile. Tout est musique, connecté tout le temps à la sphère du son en mouvement, carrousel de correspondances. C’est ainsi, pas toujours facile à vivre. La question pour moi est de trouver des ordres pertinents pour organiser ces sensations comme je les entends. Toujours rester ouvert : c’est cela la base de l’invention, de l’improvisation jusqu’à l’écriture.
 
Vous inspirez-vous des autres arts pour vos compositions de musique instrumentale ?
 
K. B. : J’écris une musique très liée aux sensations, qu’elles soient tactiles, visuelles ou bien sûr sonores. Donc, naturellement, la littérature, les arts plastiques et le cinéma sont des sources d’inspiration dans lesquelles je puise.
 
P. S. : Oui, sans cesse. Même si musique instrumentale peut vouloir signifier une certaine abstraction. Je trouve comme une sorte de langage des mains. Les mains parlent. On peut s’ouvrir à l’infinitude des prodiges artistiques résultant des gestes du cinéaste, du sculpteur, du peintre, de l’écrivain, du danseur…, et on aurait tort de se priver d’un tel festin où se connectent le mouvement et l’esprit, par la main.
 
Avez-vous des motifs musicaux que vous réutilisez d’une œuvre à l’autre ?
 
K.B. : Oui – et j’espère que ça n’est pas par paresse ! – et souvent aussi des climats : j’ai une prédilection pour le crépusculaire, la demi-teinte, pour les effets hypnotiques, pour les formes en déploiement, où la musique semble avancer, minée par sa propre contagion.
 
P.S. : Des motifs, des tournures, des idées plus générales, oui, naturellement. Je pratique le développement durable des idées. Car, finalement, il y a, je crois, un universel des idées en musique. Par contre, la sensibilité, à chaque nouvelle partition, ouvre davantage mon ouïe.
 
Propos recueillis par Sébastien Llinares

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