La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Galin Stoev, L’attraction du vide

Galin Stoev, L’attraction du vide - Critique sortie Théâtre Paris Comédie-Française
Galin Stoev Crédit photo : 3InSpirit

Comédie-Française / Le Tartuffe / De Molière / mise en scène Galin Stoev

Publié le 1 septembre 2014 - N° 223

Pièce fascinante tant elle donne prise aux interprétations, Le Tartuffe de Molière offre une inépuisable matière de travail. Le metteur en scène et acteur Galin Stoev retrouve la troupe du Français pour sonder ce classique dans toute sa complexe opacité.

De quoi Tartuffe est-il le révélateur ?

Galin Stoev : La question est moins celle du conflit entre un escroc et ses victimes que celle du pacte invisible entre deux parties qui se lancent dans un voyage où chacune rencontre ses propres démons. Pour Orgon ou sa mère, Tartuffe comble un vide spirituel, émotionnel ou relationnel, qui s’est installé dans la famille. Or Orgon ignore que Tartuffe vient d’une sorte de « vide métaphysique ». En un sens, il est fait d’anti-matière, il est le trou noir dans le cosmos de nos croyances, de nos aspirations et de nos bonnes intentions. De même que ce néant n’a pas de forme, Tartuffe non plus n’a pas d’identité stable. Vivre sans identité est une épreuve douloureusement impossible. C’est ici que vient le masque qui permet néanmoins que se constitue une personnalité. Tartuffe choisit le chemin d’un dévot extrémiste, parce qu’il est constamment poursuivi par ses propres démons destructeurs, le seul moyen de leur résister étant les prières et la flagellation. Son zèle est tellement radical qu’il en devient paradoxal : à travers un mélange d’honnêteté et de manipulation, il aspire à un véritable salut. Il ne souhaite pas seulement se marier avec la fille d’Orgon, mais veut aussi hériter, comme s’il était son fils, et devenir son gendre, mais aussi aimer et être aimé par sa femme, et servir le prince mieux qu’Orgon lui-même. Finalement, il veut « avaler » Orgon tout entier, avec tout ce qui lui appartient et tout ce qui le caractérise comme entité psychologique, éthique, sociale ou morale. C’est un acte symbolique de dévoration ou de vampirisme énergétique et physique. Tout cela augmente la mise et transforme son séjour chez Orgon en opération de survie. Tartuffe ne demande rien mais reçoit tout de ses hôtes. Et cela non seulement grâce à sa force démoniaque d’influencer les gens, mais aussi grâce à la collaboration, consciente ou inconsciente, d’Orgon et de sa famille dans ce processus d’emprise mentale et de manipulation.

« Cela raconte la nature insaisissable de la vérité, où s’entremêle la capacité humaine de croire et de manipuler. »

Pourquoi la famille d’Orgon est-elle en crise ?

G. S. : Chacun semble avoir une idée précise sur ce que l’autorité doit être et utilise cette idée pour manipuler les autres. Les motifs de lutte et de scandale des uns et des autres semblent contradictoires. Pourtant, c’est précisément ce tissu de contradictions qui définit l’espace interrelationnel de cette famille, qui devient l’un des matériaux les plus explosifs du texte et un véritable moteur du jeu.

Qu’est-ce qui se noue entre Tartuffe et Orgon ?

G. S. : C’est un des grands mystères de cette pièce… Dès le début, chaque personnage cherche à expliquer ce lien étrange entre les deux hommes. Cependant ces explications offrent davantage d’informations sur celui qui parle que sur Tartuffe ou Orgon. Aucune version proposée n’arrive à expliquer totalement cette relation : il reste systématiquement une part réfractaire à l’interprétation, où se trouve la force vitale de ce texte. Ce qui se passe entre Tartuffe et Orgon relève assurément d’un échange énergétique puissant, qui peut être décrit comme « amour », « attraction » ou « aspiration »… Ces mots cherchent à nommer ce à quoi nous n’avons pas accès de l’extérieur. Décider d’avance la nature de ce lien risque de le limiter, ou tout simplement de passer à côté. Je crois qu’il s’agit d’une vraie rencontre où s’ouvre la possibilité d’une ascension ou d’une destruction. Orgon n’avait jamais vécu un rapport aussi intense avant sa rencontre avec Tartuffe. Et c’est cela qui met les autres protagonistes en alerte, qui suscite chez eux l’incompréhension, la critique et même la rage.

Comment abordez-vous la question du religieux dans cette pièce ?

G. S. : Le pathos de Molière contre l’hypocrisie religieuse peut être facilement confondu avec une critique de la religion elle-même. Le contexte social et religieux du siècle de Louis XIV, très différent du nôtre, tend à rendre la pièce plus distante de nous. Ce qui me semble en revanche fondamental, c’est qu’en parlant de foi, Molière touche à une réalité tout à la fois intime et sacrée, qu’il abandonne cependant sans hésitation aux travers et défauts de ses personnages. Ainsi, il nous rend témoin d’un processus par lequel une chose se pervertit en son contraire. En ce sens, la pièce s’occupe du passage énigmatique qui transforme une illumination en aveuglement. Tous les personnages se comportent comme s’ils avaient un monopole sur la vérité ultime de ce qui se passe. Cela transforme la pièce en une quête de vérité, avec ses multiples facettes contradictoires. Cela raconte la nature insaisissable de la vérité, où s’entremêle la capacité humaine de croire et de manipuler. À cet égard, la religion est sans doute le champ le plus favorable pour explorer ces deux énergies.

Entretien réalisé par Gwénola David

A propos de l'événement

Le Tartuffe
du Samedi 20 septembre 2014 au Vendredi 17 octobre 2014
Comédie-Française
5. Place Colette, 75001 Paris, France

en alternance à 20h30, mâtinée à 14h. Location : 0825 10 1680 (0,15€ TTC/min)


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