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Focus -275-Dominique Preschez

Un double CD « Libertate » de Dominique Preschez, jouer entre maîtrise et état d’ivresse

Un double CD « Libertate » de Dominique Preschez, jouer entre maîtrise et état d’ivresse - Critique sortie Classique / Opéra
© Jean-Luc Caradec / F 451 productions

Entretien / Dominique Preschez

Publié le 26 mars 2019 - N° 275

Enregistré à l’orgue et au piano, le double CD « Libertate » se décline en une série d’improvisations-dédicaces à de grands musiciens ou à des personnes qui ont compté dans la vie de Dominique Preschez.

Comment est né ce disque ?

Dominique Preschez : Sa genèse est très simple. Depuis très jeune, je donne des concerts d’orgue d’improvisation totale. J’ai commencé par deux disques dont le premier fut réalisé à l’âge de 17 ans sur l’orgue de l’abbatiale de Fécamp. Plus tard, j’ai aussi travaillé avec des poètes, des comédiens. Aujourd’hui, à un âge où je pense avoir vraiment acquis quelque chose qui m’est propre en improvisation, j’ai imaginé ce disque à la fois au piano et sur un orgue que j’aime beaucoup, celui de Deauville, qui est un peu le mien…

Que vous apporte l’improvisation ?

Dominique Preschez : L’instantané. Improviser c’est m’approprier une espèce de folie qui me permet de me réaliser. En tant que compositeur, en tant qu’écrivain, j’ai besoin de l’improvisation pour me lâcher, exorciser, expurger peut-être certaines énergies. Grâce à l’orgue, elles sont comme magiques pour moi. Il y a une espèce de lâcher-prise qu’il faut opérer, c’est-à-dire vraiment s’oublier et passer de l’autre côté, sans avoir peur de renoncer à rechercher quelque chose de formel et construit. Il se passe alors toujours quelque chose. Est-ce une rencontre avec l’Esprit avec un E majuscule ? Je suis porté, appelé. C’est un peu comme si j’étais halluciné, dans un état d’ivresse. A l’inverse, dans la composition, dans l’écriture, je tends vers l’état d’ivresse, mais je ne pars pas de là.

« L’orgue est un instrument de libération avec lequel je m’offre le plaisir d’inventer. »

Dans quelle mesure la pratique de l’improvisation influence-t-elle ou non la composition ?

Dominique Preschez : C’est complètement autre chose. D’ailleurs je compose pour orchestre et de la musique de chambre, mais je n’ai jamais écrit vraiment pour orgue. J’aime me sentir libre avec cet instrument, qui est vraiment l’instrument-roi pour l’improvisation : on a un orchestre sous la main ! L’orgue est symphonique. C’est quelque chose de faramineux. Je suis beaucoup plus simple, beaucoup moins novateur en improvisation que je ne le suis en composition. En composition, je vais vers le savoir, c’est-à-dire que je ne sais pas où je vais. L’improvisation c’est différent, je pars de mon corps, je pars de quelque chose de physiologique. C’est un travail qui part de toute une mémoire du corps. Et je divague, je m’en vais. Ma position même n’est pas conventionnelle, je fais littéralement corps avec l’instrument. Il y a quelque chose de charnel qui se joue.

Le disque est une alternance d’improvisations au piano et à l’orgue. Pourquoi ?

Dominique Preschez : C’est surtout l’organiste qui veut essayer de survoler le piano. L’orgue est un instrument qui m’habite, qui est très contraignant, voire écrasant. Le piano apporte une dimension féminine que l’orgue ne me donne pas, c’est-à-dire vraiment une possibilité de caresse, de phrasé. Ce disque est le fruit d’un musicien qui s’est construit lui-même, puisque mis à part les études musicales auprès de Germaine Tailleferre, je n’ai jamais eu de professeur de piano. Pour l’orgue, j’ai été élève de Jean Langlais. Et puis Jean Guillou m’a beaucoup conseillé et encouragé. Je donne des concerts, mais ma vie est davantage portée vers la composition et l’écriture. L’orgue est un instrument de libération avec lequel je m’offre le plaisir d’inventer. J’ai envie que l’improvisation soit forte, à l’image de celle de mes pères, mais aussi de très grands musiciens de jazz comme Keith Jarrett ou Chick Corea et d’autres.

Impossible de ne pas évoquer votre expérience de plusieurs semaines de coma, suite à un AVC et une rupture d’anévrisme en juin 1992, à l’âge de 38 ans. Vous avez dû consacrer plus de dix ans de votre vie au réapprentissage de tous les langages dont vous aviez été totalement dépossédé…

Dominique Preschez : Tout cela m’a totalement changé. Cela m’a procuré d’abord une empathie naturelle avec beaucoup de choses, mais aussi une forme de méfiance, une sorte de sensation exacte – positive ou négative – de la situation ou de la personne avec qui je suis. J’ai vécu des choses insondables dans le coma profond, puis j’en suis sorti avec beaucoup de lumière. Avant j’étais quelqu’un très véhément, de très noir. Quand je suis revenu à moi, après ce coma, j’ai pu connaître l’émerveillement.

 

Propos recueillis par Jean-Luc Caradec

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