La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Focus -341-À anthéa Daniel Benoin met en scène Ubu Roi de Jarry : la violence du pouvoir sur le fil entre drôlerie et ignominie

Ubu, reflet grotesque de notre monde, rencontre avec Daniel Benoin

Ubu, reflet grotesque de notre monde, rencontre avec Daniel Benoin - Critique sortie  Antibes Anthéa Antipolis - Théâtre d'Antibes
© Philippe Ducap Daniel Benoin, metteur en scène d’Ubu Roi

Publié le 20 février 2026 - N° 341

Daniel Benoin met en scène la pièce de Jarry sans l’adapter, tant elle rappelle notre présent. Fort de ce texte dément et provocant, de cet univers transgressif et régressif, l’art s’érige en vigie dans une société fragilisée.

Qu’est-ce qui vous a amené à mettre en scène l’ouvrage de Jarry ?

Daniel Benoin : Je souhaitais évoquer sur scène la crise de la démocratie et l’agressivité politique qui caractérisent notre époque. C’est le rôle d’un artiste de parler du monde, comme j’ai pu le faire par exemple en mettant en scène en 2009 Le Roman d’un trader de Jean-Louis Bauer, dans la foulée de la crise des subprimes. Je me suis d’abord adressé à plusieurs auteurs français et étrangers afin de créer une partition d’aujourd’hui, sans que cela n’aboutisse. Puis j’ai relu Ubu roi, et j’ai été saisi par l’acuité de l’écriture qui fait écho à notre vécu de manière incroyable. C’est une partition invraisemblable, insensée, et pourtant proche de la réalité dans laquelle on vit. Je n’imaginais pas que le texte collerait si malheureusement bien à la situation d’aujourd’hui ! Je n’ai pas eu besoin de changer quoi que ce soit au texte. Pour interpréter Père Ubu, j’ai appelé André Marcon, comédien idéal pour un tel rôle. Il sait tout faire, il peut être très drôle autant que très violent. Mère Ubu est interprétée par l’épatante Mélanie Page. J’évoque à travers eux le couple Trump, de même que le Capitaine Bordure rappelle Elon Musk et le Tsar Alexis Poutine. On peut rire beaucoup de Trump avant de souffrir beaucoup…

« C’est une partition invraisemblable, insensée, et pourtant proche de la réalité dans laquelle on vit. »

Est-ce une sorte de parodie ?

D.B. : Nous évitons toute ressemblance physique et toute caricature. Ce qui est en jeu c’est la nécessité, l’urgence de faire entendre ce texte où surgit une violence immédiate, sans pensée, guidée notamment par une cupidité et une pulsion de domination sans limites. « Je veux m’enrichir » clame Ubu. Notre société me paraît en danger, nous traversons une crise profonde, et le théâtre expose ici l’enjeu et les dérives de l’exercice du pouvoir. Ubu n’est pas seulement un tyran de théâtre, il se révèle comme reflet grotesque de notre monde, de la bassesse et la brutalité humaines.

Comment abordez-vous le foisonnement exubérant de la pièce, avec sa multiplicité de personnages mais aussi de lieux ?  

D.B. : Il y a en effet des centaines de personnages, dont l’armée russe, l’armée polonaise, etc. ! Du palais à un camp militaire, d’une maison de paysan à une caverne, la pièce voyage aussi dans une grande diversité de lieux. Pour donner corps à toutes les scènes d’Ubu Roi, qui à l’origine étaient représenté par un théâtre de marionnettes, j’ai recours à la vidéo. Paulo Correia, comédien, metteur en scène et créateur vidéo qui est artiste associé à anthéa, a tourné des images étonnantes.  Les scènes de bataille, les échanges avec les conseillers et autres protagonistes se font par visio. Une dizaine de comédiens, dont de nombreux fidèles, participent à cette fresque débridée. Nous travaillons beaucoup la langue, qui diffère selon celui ou celle qui la parle. Ubu regarde, commande et humilie à travers l’écran, au fil d’une guerre médiatisée, au cœur d’un palais saturé d’images et discours.

Comment le réel apparaît-il dans ce cadre ?

D.B. : La mise en scène repose sur une fracture entre la présence physique et la distance. La frontière entre le réel et l’imaginaire se brouillent, glissant vers le rêve, le cauchemar, dans une veine hallucinatoire. Le pouvoir est ici nourri par sa propre mise en scène. Si on reconnaît le bureau ovale et ses trois fenêtres, le plateau demeure un endroit neutre. C’est un espace mental, un lieu de tension et confrontation où tout part en vrille…

 

Propos recueillis par Agnès Santi

A propos de l'événement

Ubu Roi
du mardi 3 mars 2026 au samedi 21 mars 2026
Anthéa Antipolis - Théâtre d'Antibes
260, avenue Jules Grec, 06600 Antibes.

mercredi, vendredi et samedi à 20h30, mardi et jeudi à 20h, relâche lundi et dimanche.

Tél. : 04 83 76 13 00. Site : www.anthea-antibes.fr

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