La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Focus -146-Ionatos

Rencontre avec Angélique Ionatos

Rencontre avec Angélique Ionatos - Critique sortie Jazz / Musiques

Publié le 10 mars 2007 - N° 146

Eros Y Muerte va devenir un spectacle en septembre mais c’est d’abord un
projet discographique?

Angélique Ionatos : Habituellement, je commence toujours par penser au
spectacle et le disque vient après. Là, c’est le contraire qui s’est passé. Tout
a commencé par le disque. Je n?avais plus fait de disque avec mes compositions
depuis 2000, c’est à dire D’un Bleu très noir créé au Café de la Danse en 2001.
Je me suis rendue compte que je m’étais tue pendant plus de cinq ans. C’est un
long silence? Pour moi l’essence même de mon travail, c’est la composition. En
fait, ces années d’interprète m’ont fait beaucoup de bien, parce qu’elles m’ont
détournée de moi en quelque sorte?

« L’essence même de mon travail, c’est la composition. »

Le point de départ de ce nouveau projet est à chercher dans le spectacle
autour de Frida Kahlo aux Abbesses, conçu en espagnol et qui a donné naissance à
l’album
Alas pa?volar paru en 2003 chez Naïve?

A. I. : J’avais eu alors l’envie de composer deux chansons sur des poèmes
de Pablo Neruda. C’est la première fois que je composais sur une autre langue
que le grec ou le français. Je ne parle pas espagnol parfaitement : je comprends
cette langue, je la lis mais rien à voir avec le français’ En travaillant, j’ai
réalisé que la prosodie de cette langue était assez comparable à celle du grec,
la respiration profonde des deux langues sont les mêmes. Je me suis sentie chez
moi. Petit à petit, j’ai continué à composer? Je mettais en musique des poèmes
grecs de Kostis Palamas, des poèmes de Neruda, d’autres choses… Mais je ne
savais pas où j’allais. Je ne voyais pas le rapport souterrain entre tout ça. Et
puis tout à coup, j’ai découvert les fils secrets, inconscients qui les
reliaient? J’ai compris qu’ils parlaient de la même chose. A l’image du poète
chilien, magnifique, qui parle toujours de la mort en parlant de l’amour? Cela
rejoignait tout ce que j’avais envie de chanter à ce moment de ma vie : l’amour
et la mort.

Finalement, le fil rouge du disque, sa cohérence, est à chercher dans la
manière dont ces textes vous ont captée et ont réveillé chez vous une
inspiration de compositrice?

A. I. : Le poème L’Empreinte d’Anna de Noailles vient comme
l’épilogue de ce dialogue de la vie et de la mort. Entre les deux poètes,
chilien et grec, il y a cette femme. Il faut toujours une voix féminine à la
fin, qui dit « Oui, c’est la vie tout ça ». Les trois poèmes de Palamas sont des
« traînes », des lamentos, écrits pour son enfant mort. Voir mourir son enfant
est la chose la plus tragique qui puisse arriver à un être humain. Pourtant
quand on lit ces poèmes, on sent que jamais la vie n?a été mise en cause, que
c’est la vie qui l’emporte, et pas la mort. Il explique comment cet enfant est
venu dans leurs bras, comment il a rempli leur maison et comment il est reparti
vers l’inconnu. Comme la traversée d’une étoile filante. Cette manière de le
dire est tellement pleine d’espoir, de tendresse, d’amour pour la vie? En même
temps, on sent que cette métaphysique ne se base pas sur une croyance. L’enfant
est vraiment avec eux. Et il le sera toujours. Pour la mère que je suis, il est
évidemment très difficile de travailler sur des mots qui ont à voir avec la mort
d’un enfant. Mais au fur et à mesure que je composais la musique pour ce poème,
que ma mère me disait quand j’étais enfant car elle avait une véritable passion
pour Palamas, je me suis rendue compte que rien de morbide ne traversait ce
désir d’exprimer cette douleur, ni de ma part ni de celle du poète. Moi, je suis
quelqu’un qui est dans la vie. Je n?aime pas la complaisance dans le morbide. Je
veux rester confiante et aime croire, même si je ne suis pas croyante du tout, à
ce miracle qu’est la vie. Je me suis trouvée très bien en train de composer sur
cet enfant?

« J’ai hésité à utiliser le mot « muerte » dans le titre de ce disque mais
finalement je sais que j’ai eu raison de le faire. »

Le point de vue du poète sur le pire des drames rejoint votre approche de la
vie?

A. I. : Oui. Et puis ce qui est étrange c’est que ma vie personnelle
pendant cette période de composition a aussi été traversée par la mort? C’était
la première fois que la mort m’approchait de si près. Et je me suis rendue que
je la vivais très bien parce que je sentais combien l’être disparu était autour
de moi. Quand les êtres qu’on aime profondément meurent, ils nous accompagnent?
J’ai hésité à utiliser le mot « muerte » dans le titre de ce disque mais
finalement je sais que j’ai eu raison de le faire. Parce qu’on fait tout pour
éviter ce mot dans notre société. Mais non, il faut nommer la chose.

Sur la pochette de ce nouveau disque, vous avez les yeux dans le vague?

A. I. : C’est la réflexion et, un peu en même temps, le retrait? Mon état
d’esprit, c’est de penser que ce disque pourrait être le dernier. Comme une
dernière carte. Comme si j’allais parler avant de me taire pour longtemps. Mais
la scène dément ça immédiatement ! J’ai pourtant l’intime conviction qu’on est
en train de changer de civilisation. Il y a comme une odeur de fin de quelque
chose, de fin d’ère. On est en train de basculer vers quelque chose d’autre?

Propos recueillis par Jean-Luc Caradec

Eros y Muerte : nouvel album chez Naïve et création en concert du 24 au
28 septembre 2007 aux Abbesses (tél. 01 42 74 22 77).

A propos de l'événement


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