La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Focus -215-Théâtre de la Ville

Entretien Emmanuel Demarcy-Mota

Entretien Emmanuel Demarcy-Mota - Critique sortie Théâtre  Théâtre de la Ville
© D. R.

Publié le 23 novembre 2013 - N° 215

Le théâtre et l’école publics ensemble

La réforme des rythmes à l’école primaire est l’occasion d’offrir à tous les enfants la chance de rencontrer l’art et les artistes. A Paris, Emmanuel Demarcy-Mota fédère quatre théâtres et seize écoles autour de cette aventure, inspirée par l’esprit égalitaire et émancipateur du projet républicain.

« Pour cette première année, 3000 enfants de 16 écoles auront bénéficié de notre projet. »

Pourquoi choisir de participer à cette aventure ?

Emmanuel Demarcy-Mota : La question du lien entre l’école publique et le théâtre public a été posée dans les années 80. A cette époque, Robert Abirached fondait l’Association nationale de Recherche et d’Action théâtrale (dont je suis aujourd’hui président) avec la volonté d’ouvrir l’école à l’art et à la culture, au-delà des enseignements fondamentaux. Cela correspondait à un grand projet, qui plaçait la France très en avance sur les autres pays d’Europe, à la pointe dans le combat pour l’égalité des chances, selon une certaine idée de la démocratie. Cet élan a commencé avec le théâtre et, bientôt, les autres disciplines ont suivi. Un immense mouvement s’est développé avec la mise en place, sous l’impulsion du plan Lang-Tasca (qui faisait le lien entre les ministères de la Culture et de l’Education nationale) des options théâtre, lourdes et légères, des classes à Projet artistique et culturel (PAC) dans le secondaire, pendant qu’à l’université se développaient de nouvelles filières d’enseignement artistique. Moins de choses ont été réalisées dans le primaire. Depuis, même s’il y a plutôt eu des reculs, en fonction des gouvernements, chaque président a reconnu l’importance de l’éducation artistique, jusqu’à François Hollande, qui l’a affirmée comme priorité. C’est pourquoi je pense que le moment est historique, et qu’on est face à de grandes richesses à inventer.

Avec qui travaillez-vous ?

E. D.-M. : Il y a une ambition possible qui fait le lien avec les collectivités territoriales, les municipalités, les Régions et le ministère. Dès son annonce en février, ce projet a soulevé beaucoup de débats, vifs, animés, souvent contradictoires. Avant l’été, beaucoup de points d’inquiétude sont apparus. Le maire de Paris a décidé que Paris s’engagerait dès cette rentrée : c’est une opportunité réelle pour faire avancer les choses, entrer dans de vrais débats et de vraies actions. Essayer une année et voir après. Avec le Grand Parquet, le Monfort, le Théâtre des Abbesses et le Théâtre de la Ville, nous avons créé un projet pilote : la mise en place de 32 ateliers de théâtre,  dans toutes les écoles à proximité de ces lieux, et la possibilité pour tous les enfants de ces mêmes écoles de découvrir à l’année quatre spectacles par semestre. En tout, pour cette première année, 3000 enfants de 16 écoles auront bénéficié de notre projet.

Quelles sont les modalités de réalisation ?

E. D.-M. : Trois entrées doivent permettre la rencontre entre l’enfant et l’art. L’atelier, c’est-à-dire l’endroit d’une pratique sous la direction d’un intervenant qui est un artiste, dans l’école, pendant une heure trente. Pour ces ateliers, nous avons recruté trente acteurs qui aguerrissent leur pratique en formation continue et en échange d’exercices pendant l’année. Deuxième entrée : la rencontre avec les œuvres, sur le thème du conte en théâtre et des écritures contemporaines. A partir de janvier, nous entamerons aussi tout un travail avec les éditeurs du théâtre pour la jeunesse. Enfin, troisième pilier de ce projet, la rencontre avec les lieux et les artistes. Chaque théâtre ouvre ses portes entre 15h et 16h30 pour pouvoir accueillir les enfants des écoles, toutes situées à moins de quinze minutes à pied. Nous avons informé les abonnés et le public du Théâtre de la Ville de cette nouvelle pratique, et leur avons demandé si ça les intéressait d’accompagner les enfants. Une cinquantaine de spectateurs a accepté. Nos théâtres, ainsi ouverts avant 19h, doivent embaucher des techniciens supplémentaires, du personnel pour ouvrir les portes, accueillir les enfants. C’est tout un nouveau dispositif qui s’enclenche. Nous avons créé, avec Philippe Demarle, Pascal Vuillemot et Gaelle Guillou, qui font partie de la troupe avec laquelle je travaille et sont très engagés sur ces questions, deux spectacles de 45 mn, bientôt rejoints par d’autres créés par Antonio da Silva, Chrysogone Diangouaya, Alain Aithnard, puis Jean-Claude Gallotta, Pierre Meunier, Olivier Py…

Avez-vous rencontré des difficultés ?

E. D.-M. : Les choses ont été mises en place entre septembre et novembre, viendra ensuite le temps de la validation et de la critique pour monter en puissance à partir de février avec d’autres artistes et d’autres lieux, en région parisienne et en province, comme au Havre ou à Reims. Depuis le début, nous n’avons pas rencontré de difficultés mais avons éprouvé la nécessité d’un travail important, relayé par des gens qui ne viennent pas tous de l’institution. Ce projet offre la possibilité de faire le lien entre l’institution, les compagnies et les artistes, et permet que l’ensemble du paysage théâtral s’unisse au service d’une énergie collective. Il faut continuer à travailler avec les enseignants, à discuter : nous ne voulons prendre la place de personne mais participer au même effort d’éducation, avec la fierté d’aller vers quelque chose de positif, de joyeux et qui nous rassemble. Toute forme de corporatisme et de clivage, d’appropriation exclusive des lieux, est à craindre à une époque où la France est tentée par des replis sur soi. Il faut qu’il y ait un enjeu sur lequel se retrouver, et je pense que ce projet est l’occasion de le faire, sans perdre l’esprit critique nécessaire au progrès.

Comment intégrer le travail des artistes au calcul des droits à l’intermittence ?

E. D.-M. : Si les artistes s’engagent dans un acte de transmission qui participe à la vie et à la transformation de la société, il faut transformer le calcul du nombre d’heures ouvrant droit au régime de l’intermittence. Jusqu’alors, les artistes ne peuvent pas effectuer plus de cinquante heures d’intervention dans le cadre scolaire. Un changement va être nécessaire afin que les artistes ainsi engagés ne soient pas pénalisés. A cet égard, le gouvernement va devoir prendre ses responsabilités vis-à-vis des artistes et faire en sorte que le dialogue entre les ministères de l’Education nationale et de la Culture permette la production d’une parole commune.

Combien ça coûte ?

E. D.-M. : Ce que nous avons mis en place concerne déjà 3000 enfants : 1000 auront participés aux ateliers, 2000 de plus auront vu quatre spectacles en un semestre. Cela coûte entre 110 et 120 € par enfant et par an,  soit moins que le coût d’une piscine ou d’une bibliothèque : c’est un projet que la société française doit pouvoir se payer. Vivendi nous a rejoints et nous continuons à chercher des mécènes privés. Sur un tel projet, et via le mécénat, l’engagement de la société civile peut rejoindre la responsabilité de l’Etat. Nous voulons être fiers, ensemble, de l’évolution d’une société qui fait une place à l’enfant, dans le respect du travail de chacun.
Propos recueillis par Catherine Robert

 

 

Théâtre de la Ville, 2 Place du Châtelet, 75004 Paris.
Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris. Tél : 01 42 74 22 77. 

A propos de l'événement

Théâtre de la Ville
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