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"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Focus -346-Au TKM Théâtre Kléber Méleau à Lausanne, le théâtre est un art collectif dédié à la collectivité

Créer et transmettre : Omar Porras reprend La Visite de la vieille dame, spectacle manifeste du Teatro Malandro

Créer et transmettre : Omar Porras reprend La Visite de la vieille dame, spectacle manifeste du Teatro Malandro - Critique sortie
© Mario Del Curto Omar Porras, metteur en scène et directeur du TKM

Texte de Friedrich Dürrenmatt / adaptation et mise en scène Omar Porras, Teatro Malandro

Publié le 27 août 2026 - N° 346

Omar Porras, dont le mandat de directeur a été renouvelé jusqu’en 2030, maintient le cap. En ouverture de saison il reprend La Visite de la vieille dame, spectacle manifeste du Teatro Malandro. Un événement.

Quelles perspectives se dessinent pour le TKM, dans un quartier en pleine transformation ?

Omar Porras : Nous avons passé plusieurs années entourés de chantiers, mais malgré les difficultés d’accessibilité, le public a toujours été là, exprimant son bonheur de venir au TKM. Les spectatrices et spectateurs apprécient le lieu chaleureux, où ils prennent plaisir à dîner, à converser. Le véritable capital d’un théâtre, c’est son public, dont le regard nous construit. Tout en préservant le caractère patrimonial de cette ancienne usine à gaz, le bâtiment du théâtre va bénéficier de travaux, comprenant la création d’une petite salle et d’une salle de répétition, et pour lesquels sera ouvert un concours d’architectes. Nous en sommes au dernier chapitre de la recherche de financements, et j’ai à cœur de finaliser les contours de ce projet pendant mon mandat, qui a été renouvelé jusqu’en juin 2030. Notre travail avec toute l’équipe a été reconnu par les collectivités publiques, la convention de subventionnement a été renouvelée. C’est une bonne nouvelle. C’est encore et toujours le public qui nous permet d’avancer. Et bien sûr, j’ai l’amour de la pratique théâtrale chevillé au corps. J’ai récemment effectué un voyage en Colombie, ma terre natale, où je suis beaucoup allé au théâtre. Dans cette distance singulière, j’ai pu à nouveau mesurer les fonctions artistique, sociale, politique, spirituelle du théâtre, qui sont immenses.

« Le véritable capital d’un théâtre, c’est son public, dont le regard nous construit. »

© Marc Vanappelghem / La Visite de la vieille dame

Votre pratique théâtrale s’est construite avec votre compagnie le Teatro Malandro. En quoi cela influence-t-il l’identité du théâtre ?

O.P. : L’esprit du Teatro Malandro, forgé par une pratique quotidienne pendant 25 ans d’itinérance, a façonné l’identité du TKM. Cet esprit, c’est ce qui permet de gérer nos difficultés grâce à une pensée collective. Tout cela a musclé la pensée, le sens, la notion sociale du théâtre. Populaire et exigeant, le théâtre est un art collectif dédié à la collectivité. Nous sommes allés chercher le public par les sujets proposés mais aussi par l’esthétique, la manière de faire. Cette saison, en dialogue avec le public, nous proposons notamment le dimanche matin des conférences en écho à la programmation, suivies de brunchs très appréciés, des bals littéraires en présence d’auteurs et autrices, ainsi qu’un projet musical participatif avec le Te Quiero Mucho Orchestra. D’une manière générale, les productions du TKM jouent de longues séries. Parmi celles-ci, Fantasio (2023, 65 représentations), mis en scène par Laurent Natrella avec de jeunes interprètes issus des écoles suisses, ou Charlie (2021, 51 représentations) mis en scène par Christian Denisart, ont tourné en Suisse romande et ailleurs.

En ce début de saison, vous reprenez un spectacle emblématique du Teatro Malandro, La Visite de la vieille dame. Pourquoi ce choix ?

O.P. : Cette pièce écrite il y a 70 ans a profondément marqué les débuts du Teatro Malandro. Je l’ai créée en 1993 dans un squat nommé Le Garage. Notre mise en scène est devenue un symbole de la culture alternative à Genève dans les années 1990. Claude Stratz, directeur de la Comédie de Genève, René Gonzalez, directeur du théâtre Vidy-Lausanne, François Le Pillouër, Colette Godard sont venus la découvrir. Le succès fut incroyable, il s’est traduit par une énorme tournée et la pièce a obtenu le Prix romand des spectacles indépendants en 1994. Je l’ai reprise en 2004, puis en 2015 au TKM. La pièce ne vieillit pas, et l’idée de la jouer tous les dix ans me plaît ! Certains interprètes ont changé, mais je continue à incarner Claire Zahanassian, une femme qui demande réparation, milliardaire qui fut abandonnée enceinte par son amour de jeunesse et qui revient dans son village natal pour réclamer justice. Cette femme questionne les abus du pouvoir masculin. Sa vengeance cruelle consacre un ordre nouveau fondé sur l’argent, révélant la cupidité, l’hypocrisie, la perversité de toutes les instances politiques, sociales, religieuses et éducatives. Notre quatrième version, renouvelée et recontextualisée, résonne fortement aujourd’hui, à l’heure où les voix des femmes s’entendent davantage, où les inégalités et les mécanismes de prédation se poursuivent. Mon frère Freddy Porras a réalisé une nouvelle collection de masques et retouché le décor et les accessoires.

Que représente pour vous l’écrivain et peintre suisse Friedrich Dürrenmatt ?

O.P. : Quand je suis arrivé en Suisse, en 1990, Dürenmatt venait de mourir. C’est là que j’ai découvert son œuvre. Son intelligence, son ironie, son choix du grotesque et son humour incisif dévoilent un rapport au réel d’une lucidité extraordinaire. J’ai adapté et mis en scène plusieurs de ses ouvrages, dont deux essais à caractère politique, Pour Vaclav Havel et F. C. Helvetia 129, dans le bureau même de l’écrivain, au Centre Dürrenmatt à Neuchâtel avec lequel j’ai noué un partenariat. Sa connaissance de la tragédie grecque et ses études bibliques – il était fils de pasteur – nourrissent son langage caustique, d’une grande portée philosophique. Dürrenmatt est un fil rouge dans ma vie d’artiste et au cœur de cette saison, grâce aussi à la mise en scène de Minotaure par Jeanne Pasquier, comédienne du Teatro Malandro, avec Robert Bouvier. Je suis heureux de cette célébration.

 

 

Propos recueillis par Agnès Santi

A propos de l'événement

La Visite de la vieille dame
du mardi 22 septembre 2026 au dimanche 1 novembre 2026


Du mardi au jeudi à 19h, vendredi à 20h, samedi et dimanche à 17h30, relâche du 12 au 26 octobre et le 30 octobre.

TKM - Théâtre Kléber Méleau

Chemin de l’Usine à Gaz 9, CH - 1020 Renens-Malley, Suisse.

Tél : +41 21 625 84 29. www.tkm.ch

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