Anne-Marie Autissier

Europe et culture : une construction et un projet reflétant l’époque

Anne-Marie Autissier

Dans le contexte actuel de tension budgétaire, de plus en plus d’acteurs culturels souhaitent se tourner vers les financements européens. Anne-Marie Autissier, directrice de l’Institut d’Etudes Européennes de l’Université Paris 8, analyse le lien entre Europe et culture.

Comment l’Europe s’est-elle construite avec la notion de culture ?

Anne-Marie Autissier : La question de la contribution de la Communauté Economique Européenne aux projets culturels et audiovisuels a été posée dès 1974 par le Parlement européen. Après un Plan d’action culturel de la Commission en 1977, il faut attendre le traité de Maastricht (1992) pour que la Communauté devenue Union soit dotée de compétences culturelles, après certaines initiatives comme le programme MEDIA en 1991 et la création des Villes européennes de la culture (devenues Capitales européennes de la culture en 1985). Après 1992, trois programmes sont créés pour le patrimoine, le livre et la traduction, et les arts plastiques et arts de la scène. En 2000, tous sont regroupés au sein d’un programme cadre Culture 2000 puis Culture (400 millions d’euros pour 2007-2013). Depuis 2014 et jusqu’en 2020, le programme Europe créative, regroupant les anciens programmes Culture et Médias et créant un fonds de garantie pour les PME du secteur, est sur les rails (1,46 milliards d’euros). Si ces sommes sont considérées comme insuffisantes par rapport au budget total de la Commission (960 milliards d’euros pour 2014-2020), la culture, du fait de son rôle transversal, bénéficie des financements de l’un des plus gros budgets de la Commission européenne, celui de la Politique régionale, désignée par le traité de Lisbonne comme politique de cohésion économique, sociale et territoriale. Pour la période 2007-2013, 6 milliards d’euros ont été destinés à des projets culturels, ayant d’abord pour justifications la création d’emplois et le potentiel de développement pour le territoire.

Peut-on parler d’un projet culturel européen ?

A.-M. A. : Petit à petit, le rôle des arts et de la culture a changé. Après l’insistance sur la citoyenneté européenne et l’accès des arts et de la culture au plus grand nombre dans les années 1990, l’accent a été mis en 2007 sur le dialogue interculturel et la diversité culturelle et linguistique, puis sur les technologies de l’information et de la communication. Aujourd’hui sont désormais mis en avant des objectifs illustrés par l’expression « industries créatives », avec d’une part la promotion de la diversité culturelle en aidant les artistes à atteindre les nouveaux publics et à utiliser les nouveaux médias ; et d’autre part la promotion de la culture comme catalyseur pour l’innovation, la croissance économique et de nouveaux emplois. Avec 6 millions de travailleurs dans les « services culturels » et un chiffre d’affaires de 535,9 millions d’euros, le secteur culturel est le plus gros employeur après celui de la construction. Toutefois, l’insistance sur sa dimension managériale et d’employabilité laisse de côté toute une série de visions des arts et de la culture : rôle symbolique, vecteur de développement personnel, liaison éducation/éducation artistique et culturelle… Par ailleurs, la vision réglementaire de l’Union pèse sur le secteur culturel. Toutefois, on doit saluer le sursaut du Conseil des ministres sur le problème des « facilités fiscales » manipulées par les grandes multinationales pour pratiquer « l’évasion fiscale » (Google, Microsoft et autres). Des décisions ont été prises le 25 avril 2015. Acceptons-en l’augure… Il reste beaucoup de questions : la protection des données personnelles, les travaux dans le cadre du Traité transatlantique. En bref, il convient de savoir que, sur toutes ces questions, la vigilance des parties concernées portera aussi bien sur l’aspect réglementaire que sur les questions financières.

« Sont désormais mis en avant des objectifs illustrés par l’expression « industries créatives ». »

Y a-t-il une identité culturelle européenne ?

A.-M. A. : À mon sens, il ne s’agit pas de rechercher une identité culturelle européenne a priori, et de surcroît unique. Même s’il existe des courants artistiques, culturels, religieux et intellectuels communs, ceux-ci se sont développés dans l’histoire sans « conscience partagée ». De ce point de vue, la signature du traité de Rome constitue un retournement, tout comme la création du Conseil de l’Europe en 1949. Il convient de créer des espaces d’interaction et de partage et les arts et la culture en sont un, tout comme l’éducation avec le programme Erasmus. De ces échanges naîtra peu à peu une conscience d’appartenance commune. Paradoxalement, les problèmes auxquels se heurte à l’Est l’Union européenne avec le gouvernement russe, ainsi que la menace de l’État islamique, sont de nature à renforcer l’idée de valeurs européennes partagées : séparation des églises et de l’État, respect des souverainetés, État de droit, démocratie… En outre, l’Union européenne accueille aujourd’hui plus de 60% des migrants. L’enjeu des identités européennes est de trouver un équilibre entre une régulation de cet accueil et le respect des traditions communes européennes.

 

Propos recueillis par Nathalie Yokel

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