La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Ennemi public

Ennemi public - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Eric Legrand Légende photo : Thierry Roisin adapte et met en scène avec talent la noirceur politique d’Ibsen.

Publié le 10 janvier 2011 - N° 184

Modernisant Un Ennemi du peuple d’Ibsen, Thierry Roisin révèle l’âcre actualité du combat solitaire du juste contre la foule et continue d’éclairer la démocratie et ses travers avec finesse et brio.

Après La Grenouille et l’architecte, son précédent spectacle, qui interrogeait les forces et les faiblesses de la démocratie, Thierry Roisin fait, sur le même thème, retour aux classiques en choisissant de mettre en scène la parabole thermale inventée par Ibsen. Dans une ville d’eau enrichie par les touristes et les curistes, le Docteur Stockmann, médecin des bains, s’aperçoit que les canalisations de la source charrient les miasmes d’une tannerie polluante. Stockmann, héros de la vérité et de la santé, convainc les ligues progressistes et les journalistes locaux de l’aider à dévoiler le danger de ces bains pernicieux. Il n’est en bute qu’à l’hostilité de son frère, maire de la ville, soucieux de préserver coûte que coûte les emplois et la prospérité de ses électeurs. Mais les alliances se renversent une fois les intérêts pesés, et Stockmann se retrouve seul face à la foule habilement manipulée par l’édile et ses barons aux lucratives ardeurs. En modernisant la langue d’Ibsen et en ajustant son propos sans pour autant le trahir, Thierry Roisin signe une partition scénique d’une incroyable efficacité : le miroir est ainsi tendu à notre société, et tous les scandales passés, de celui de l’hormone de croissance à celui du Mediator, s’y reconnaissent avec une évidence grinçante. Sur ce point, le travail d’adaptation fait mouche et le théâtre entre remarquablement en résonnance avec notre quotidien politique où l’argent piétine le bien commun.
 
Une mise en scène à la hauteur d’exigence du texte
 
Mais réduire le texte d’Ibsen à un prétexte pamphlétaire et le souci de Thierry Roisin à l’alarme et l’alerte serait passer à côté de l’admirable travail théâtral qu’il mène à bien avec ses collaborateurs artistiques et ses acteurs. La scénographie de Laure Pichat joue de la modernisation sans complexes mais sans, non plus, d’afféteries insistantes. Un canapé et une table dessinent les différents espaces du drame et les percussions à vue en fond de scène permettent aux comédiens d’interpréter la musique composée par François Marillier : les déplacements sont fluides et permettent ainsi de concentrer l’intrigue dans le jeu. Yannick Choirat, qui interprète Stockmann, offre une lecture passionnante de l’évolution psychologique de son personnage : découvreur d’abord gêné par sa découverte, il se transforme en messie illuminé ivre de scandale puis en paranoïaque sacrificiel prêt à tout brûler, y compris lui-même et sa famille, sur l’autel de la vérité. Galilée devenu Giordano Bruno dans le refus de la compromission, révolutionnaire sympathique devenu Saint-Just courant à l’échafaud, le comédien fait formidablement ressortir par son jeu la complexité de ce démocrate soucieux du bien commun devenant peu à peu un aristocrate méprisant fustigeant la bêtise de la masse. Autour de lui, les autres comédiens font, eux aussi, merveille : Dominique Laidet est parfait en maquignon de province menant les bœufs qu’ils dirigent s’abreuver dans la fange ; Florence Masure, en épouse fidèle, et Noémie Develay-Ressiguier, en Antigone dévouée, sont lumineuses et intenses ; et Xavier Brossard, Eric Caruso et Didier Dugast impeccablement justes dans les rôles contrastés que leur offre la distribution. L’ensemble compose un spectacle qui brille d’une élégante, précise et intelligente facture et offre un très beau et très intense moment de théâtre.
 
Catherine Robert


Ennemi public, d’après Un Ennemi du peuple, d’Henrik Ibsen ; adaptation de Frédéric Révérend, Thierry Roisin et Olivia Burton ; mise en scène de Thierry Roisin. Le 21 janvier 2011 à l’Hippodrome, Scène nationale de Douai. Le 11 février au Phénix, Scène nationale de Valenciennes. Du 16 au 19 février au TNT à Toulouse. Le 23 mars à l’Equinoxe, Scène nationale de Châteauroux. Le 26 mars au Théâtre Louis-Aragon de Tremblay-en-France. Renseignements sur www.comediedebethune.org Durée : 2h45 avec entracte. Spectacle vu à la Comédie de Béthune.

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