La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Emmanuel Demarcy-Mota

Emmanuel Demarcy-Mota - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 novembre 2008

Scènes d’Europe : quand la mémoire invente l’avenir

Européen, Emmanuel Demarcy-Mota l’est depuis sa naissance, entre la France démocratique de son père et le Portugal encore salazariste de sa mère. Devenu metteur en scène et directeur de théâtre, il s’attache à construire des relations avec des artistes de toute l’Europe. Après sept ans passés à Reims à la tête de la Comédie, où il a insufflé une belle dynamique et créé Scènes d’Europe en 2007, il prend cette saison ses fonctions de directeur au théâtre de la Ville, grand théâtre du monde.

« Pour moi cette ouverture européenne est une nécessité artistique, éthique et politique. »
 
 
Quelle est la genèse de Reims Scènes d’Europe ?
 
Je suis profondément attaché à ce projet de manière personnelle, et même identitaire, et je suis très heureux qu’il se pérennise. J’ai deux noms, Demarcy et Mota, je n’ai pas de frontière, ni dans mon corps ni dans mon esprit. J’ai grandi dans deux capitales européennes, Paris et Lisbonne, et très jeune, j’ai reçu une éducation théâtrale reliée à des artistes du monde. Pour moi cette ouverture européenne est une nécessité artistique, éthique et politique. Entre 2002 et 2007, chaque année j’ai programmé pour la première fois à la Comédie trois spectacles de théâtre en langue étrangère. Cela a développé un public nouveau, et mis en place des réflexions et des débats sur la question de l’Europe. On a accueilli Piotr Fomenko de Russie, Ricardo Pais du Portugal, Arpad Schilling de Hongrie, qui a créé à Reims La Mouette, on a aussi accompagné en création et co-production Oscar Korsunovas de Lituanie, pour Visage de feu de Marius von Mayenburg. Des partenariats ont été construits avec certains théâtres, fondés sur de vraies relations, des invitations et des accompagnements réguliers, pour faire connaître à Reims des metteurs en scène, des auteurs et des poètes issus de toute l’Europe.
 
Une volonté qui a abouti à la création de Scènes d’Europe…
 
En 2007, Scènes d’Europe a concrétisé de manière claire la volonté d’un théâtre d’accueillir des artistes étrangers -Antonio, Latella, Michael Borczuch… -, et en novembre un nouveau lieu a été inauguré, l’Atelier, un ancien hangar réhabilité, un grand espace vide modulable qui permet d’interroger la relation aux spectateurs à travers une relation frontale ou bi-frontale. Ce projet me tenait à cœur. C’est une salle de répétition et un espace ouvert aux autres habitants de la ville, des ateliers s’y sont déroulés avec Fabrice Melquiot, auteur associé à la Comédie de Reims très engagé sur le projet Scènes d’Europe. Le projet a une dimension politique, il s’agit de réfléchir sur l’état de l’Europe, d’inscrire cette réflexion dans la ville. Dans ce cadre en 2007 un partenariat très important avec l’Italie s’est mis en place à travers la personne de Franco Quadri, éminent critique dramatique à La Republica et auteur d’ouvrages de référence sur le monde du théâtre. Un débat s’est élaboré autour d’une chose fondamentale aujourd’hui à mes yeux : la mémoire.
 
Comment abordez-vous cette question en tant que directeur de théâtre ? 
 
Ouvrir un nouveau lieu oblige à se souvenir de ce qui a été fait en Europe précédemment, à ne pas penser de manière ostentatoire et prétentieuse que rien n’a été fait avant nous. Pour moi, le théâtre des Nations à Paris entre 1961 et 1968, qui invitait d’autres nations afin de créer une communauté artistique ouverte et solidaire, constitue un modèle. Ce théâtre (Théâtre Sarah Bernhardt, aujourd’hui théâtre de la Ville), auquel Franco Quadri était associé, s’est créé après le traumatisme de la guerre. L’Europe se pense aujourd’hui par rapport au drame du vingtième siècle de la deuxième guerre mondiale. Tout naît à partir de là, l’Europe politique a dû se constituer à cause de cette blessure immense. Cette Europe balbutie et risque de rencontrer des difficultés dans les années à venir, à cause d’un possible retour au nationalisme, de la crise économique et financière, dans un climat d’inquiétude qui remet en place psychiquement quelque chose qui est la peur. Dans l’art et la culture nous devons combattre la peur de chacun liée à des questions économiques, réfléchir sur les questions de l’Europe, d’identité et de mémoire.
 
Comment faire pour mettre en perspective la mémoire ?
 
Trois axes entrent en ligne de compte : la mémoire, le lieu, et la trajectoire à définir, en étant dans une attitude de compréhension et de réflexion. Il faut par exemple savoir honorer l’histoire unique de la décentralisation en France, savoir raconter cette histoire aux nouvelles générations. A cet égard, le festival de Nancy, initié en 1963, dont Patrick Sommier a été un maître d’œuvre, a aussi voulu faire tomber les frontières, questionner l’idée de nation et s’ouvrir à l’Europe. Le Standard Idéal, qu’il a créé à Bobigny, en constitue un prolongement contemporain. Aujourd’hui le Ministère souhaite l’implantation de la Comédie-Française à Bobigny. Cette décision montre l’incapacité du Ministère à avoir une analyse en profondeur de la question de la décentralisation et ses enjeux, en nous faisant croire à son échec, en étant obnubilé par la question du chiffre et de la fréquentation. Ceci au nom d’un nouveau pseudo projet qui n’a aucune clarté pour personne. Nous sommes dans une époque où rien n’est clair alors que le mot transparence est utilisé sans cesse. Le soutien à Bobigny n’est pas la défense d’une profession corporatiste, il exprime la mémoire d’une histoire par rapport à une trajectoire qui devrait changer subitement, sans dialogue préalable. Pour revenir à Reims, les divers lieux culturels de la ville y sont partenaires et non pas concurrents. Ce projet culturel et artistique commun, global et concerté a créé une dynamique collective, que la ville veut pérenniser et développer. L’édition 2008 est élargie à plusieurs disciplines, j’en suis très heureux !

Propos recueillis par Agnès Santi


Reims Scènes d’Europe, du 6 au 30 novembre dans sept lieux culturels de la ville de Reims. Voir notre dossier   

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