La Terrasse

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Théâtre - Entretien

Declan Donnellan

Declan Donnellan - Critique sortie Théâtre
Declan Donnellan

Publié le 10 mars 2008

Troïlus et Cressida : une satire puissante qui revisite la Guerre de Troie

Après le cycle anglais de The Changeling (2006) et Cymbeline (2007) présentés aux Gémeaux de Sceaux, le metteur en scène Declan Donnellan s’attaque à Troïlus et Cressida, oeuvre insaisissable de Shakespeare, écrite comme les deux précédentes dans la première décade du dix-septième siècle. La pièce ironique et désabusée s’interroge sur l’essence et l’absurdité de la guerre.

Pourquoi mettre en scène aujourd’hui cette pièce-là de Shakespeare ?

Declan Donnellan :
Troïlus et Cressida est en quelque sorte ce que j’appelle ma troisième pièce de la résurrection. Je veux dire par là que The Changeling, Cymbeline et Troïlus et Cressida, selon mon point de vue, sont des pièces maîtresses injustement négligées. Elles ont été écrites dans la même première décade du dix-septième siècle. Troïlus et Cressida est en même temps une œuvre extrêmement contemporaine. Elle se pose comme une satire imprégnée de sauvagerie cruelle et de fureur brutale qui traite de la guerre en attaquant sa capacité d’enchantement pervers et d’envoûtement, ce qui fait l’essence de la sottise et l’absurdité même de la guerre. C’est la manière propre à Shakespeare de revenir sur les événements de la Guerre de Troie, ce grand conflit européen qui a alimenté l’inspiration de tant d’écrivains et artistes, dont Racine.
 
« Shakespeare traverse chacune des grandes figures qui font les héros de la Guerre de Troie dans une approche très anti-héroïque. »
 
Comment cette pièce particulière intéresse-t-elle le metteur en scène amateur de Shakespeare que vous êtes ?

D. D. :  
La tonalité de l’oeuvre est ambivalente, ce qui fait sa force et non sa faiblesse. Comme pour Cymbeline, nous ne savons pas s’il nous faut rire ou pleurer. Il est crucial en échange, de préserver cette ambiguïté, la même alternance équivoque qui caractérise les êtres humains. Dans notre vie de tous les jours, nous glissons sans cesse de la farce à la tragédie sans le vouloir. C’est qu’on ne peut cerner la réalité que comme instable et trouble, une agitation à laquelle toute grande expression artistique véritable rend hommage.

Quels sont les personnages auxquels vous allez vous attacher ?

D. D. :
Shakespeare traverse chacune des grandes figures qui font les héros de la Guerre de Troie dans une approche très anti-héroïque, ce qui signifie que l’auteur ne célèbre pas les exploits de ces hommes illustres. La pièce s’amuse à esquisser un sourire de travers pour ce qui concerne l’héroïsme, cette vertu supérieure et cette force d’âme qui font les héros, cette fermeté exceptionnelle devant le danger ou bien la douleur physique ou morale. Shakespeare, en quelque sorte, s’emploie à « dégonfler » tous les personnages d’Homère. Par exemple, Achille est imbécile et vaniteux, en compagnie de Patrocle, sa « putain mâle ». Ajax est encore plus stupide et drôle, ce sont des géants de guerre devenus des bouffons dont tout le camp grec se moque. Du côté des Troyens, le tableau n’est guère plus encourageant, Pandarus est un vieux maquereau qui vend sa nièce Cressida…

Le regard de Shakespeare est-il empreint de cynisme ?

D. D. :
La pièce n’est pas cynique même si elle est moqueuse, ironique et désabusée. Grand humaniste avant tout, Shakespeare ne peut jamais se montrer absolument cynique. Le cynique véritable, s’il en existait un, pourrait être exactement aussi redoutable et terrifiant que l’idéaliste pur – ce serait le même homme ! Mais ici, Shakespeare fait preuve plutôt de scepticisme, cette tournure d’esprit incrédule, cette défiance à l’égard des opinions et des valeurs reçues.

On peut dire que l’amertume caractérise l’histoire d’amour entre Troïlus et Cressida.

D. D. :
Cette histoire sentimentale est marquée par l’ambivalence puisque les deux jeunes gens Troïlus et Cressida trahissent leur amour sacré. Mais on ne peut pas pour autant comparer la pièce à une tragédie. Les amants ne meurent pas pour avoir outrepassé un interdit. En échange, il reste à Troïlus et Cressida de vivre dans l’épreuve d’une prise de conscience douloureuse, celle d’avoir commis l’acte répréhensible de la trahison. Le fait même que Shakespeare les laisse en vie insinue que l’espoir est en germe. Peut-être apprendront-ils à vivre en cultivant la sagesse ? Peut-être y aura-t-il pour eux une possibilité de rédemption ? Ils doivent en tout cas, grandir encore et accéder à une certaine maturité.

S’il n’y a pas de place pour l’amour en ce monde, la guerre en revanche s’étale et se répand largement.

D. D. :
Shakespeare a le pouvoir de nous faire rire puis de nous frapper d’horreur et de nous scandaliser avec ce bain de sang qu’est la Guerre de Troie. Il nous demande de méditer sur cette éventualité d’un lien probable entre notre mensonge intérieur qui dupe et trompe, et l’hystérie, un état d’excitation morbide qui met à mal nos relations personnelles. Cette absence de profondeur très moderne nous donne la permission de changer de partenaires et d’éluder nos engagements sans aucune gêne. C’est cet égotisme, cette complaisance envers soi, cette vanité suffisante que nous devons absolument combattre quand nous plaçons nos propres droits et désirs personnels avant ceux des êtres que nous aimons. On peut s’interroger également sur le lien possible entre le narcissisme individuel et la violence de toute guerre. Cette situation ultime dans les relations sociales n’est-elle pas parfois la réplique de l’irresponsabilité même qui colore parfois aussi nos rapports personnels ? Troïlus et Cressida est une pièce spirituelle, drôle, choquante, et cependant subsiste en elle comme l’ombre d’une foi en la vie et même d’un pardon, à la fin.

Quel plateau allez-vous installer avec votre scénographe Nick Ormerod ?

D. D. :
La pièce sera donnée dans un rapport bi-frontal au public. Mais pour ce qui est du reste, comme vous le savez, c’est le travail des répétitions avec les comédiens qui peu à peu donne la clé de l’ensemble de la mise en scène…
Propos recueillis par Véronique Hotte


Troïlus et Cressida

De William Shakespeare, mise en scène de Declan Donnellan, du 12 au 30 mars 2008, spectacle en anglais surtitré. Rens 0146613667

A propos de l'événement



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