La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Cinq Hommes

Cinq Hommes - Critique sortie Théâtre
Crédit photo : Mercedes Riedy Légende photo : Robert Bouvier dirige un quintette polyphonique solidement interprété.

Publié le 10 avril 2008

Clandestins, sans papiers et donc exploités, mal payés, mal logés, mal nourris, ballottés entre le désespoir et la peur : Daniel Keene fait le portrait des parias et des esclaves de notre modernité.

A l’heure où le gouvernement français fait le compte des hommes et des femmes à reconduire aux frontières avec le même cynisme mathématique que les préfets de Vichy remplissant les wagons et où il est de mauvais ton de faire remarquer que ceux qu’on soupçonne de venir manger le pain des Français sont des travailleurs à part entière qui participent au fonctionnement de l’économie nationale dans l’ombre nauséabonde d’une exploitation hyper organisée, le texte de Daniel Keene a l’immense mérite de rappeler que derrière cet autre menaçant réduit au rang de chair à éreinter commode et silencieuse, se cachent des hommes que l’existence a meurtris et pour lesquels l’exil est tout sauf un choix. Les cinq personnages imaginés par Daniel Keene, prêts à tout pour travailler et gagner de quoi nourrir les leurs restés au pays ou survivre misérablement loin d’eux, construisent ensemble un mur dont l’achèvement sera le signe d’un nouveau départ. Cantonnés ensemble dans le même baraquement, réunis le soir dans le même bar miteux, terrassant et bétonnant de concert dans des conditions harassantes, ils s’accrochent à leurs souvenirs, à des bribes de bonheur perdu, à une chanson, au souvenir d’une caresse ou d’un mot tendre, à une photo jaunie et tâchent d’oublier la mort d’un enfant, la prison, la guerre, un amour ou un rêve perdus pour ne pas sombrer définitivement dans le cloaque boueux où le sort les a jetés.

Une comédie inhumaine
 
Pour interpréter ces cinq déracinés qui n’ont en commun que le malheur et une langue étrangère qu’ils colorent chacun de leurs accents respectifs, Robert Bouvier a choisi des comédiens tous d’origine étrangère, qui impriment au français les échos de leur parler natal : Antonio Buil venu d’Espagne, Dorin Dragos de Roumanie, Abder Ouldhaddi du Maroc, Boubacar Samb du Sénégal et Bartek Sozanski de Pologne, composent ensemble un chœur polyphonique où chaque voix porte les stigmates chantantes de l’ailleurs. Entre ces cinq personnages, aux personnalités et aux psychologies contrastées, se jouent une comédie humaine en miniature, faite de grandeurs et de bassesses, d’amitiés esquissées, de jalousies, de drames personnels indicibles et de tragédies à l’universelle envergure. Dans un décor ingénieux qui fait que tous les lieux où se retrouvent ces hommes surgissent du même mur qui pétrifie leur espoir, et sous les lumières très adroites de Laurent Junod, les cinq comédiens font assaut de talent pour interpréter au plus juste la déréliction de ces parias malmenés. Emouvants, sincères et engagés dans leur jeu, précis dans l’écoute et dans la réplique, les membres de cette troupe polyglotte campent avec une belle harmonie le quintette imaginé par Daniel Keene. Robert Bouvier en dirige les effets avec talent, et sa mise en scène, sobre et précise, permet aux acteurs de déployer efficacement toute l’étendue de leur force suggestive. Un spectacle aussi esthétiquement réussi que politiquement indispensable !
 
Catherine Robert


Cinq Hommes, de Daniel Keene ; traduction de Séverine Magois ; mise en scène de Robert Bouvier. Du 25 avril au 25 mai 2008. Du mardi au samedi à 20h ; le dimanche à 16h30. Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris. Réservations au 01 43 28 36 36. Spectacle vu au Théâtre du Passage, à Neuchâtel.

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