La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Christophe Rauck

Christophe Rauck - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 janvier 2011 - N° 184

Des clowns aux nez noirs

Christophe Rauck revient à Bertolt Brecht avec Têtes rondes et têtes pointues de Bertolt Brecht, fable noire et grotesque écrite en exil en 1936. La pièce d’une rare puissance résonne fortement aujourd’hui et l’on rit de sa férocité…

Après avoir monté Le Cercle de Craie Caucasien et La Vie de Galilée, vous revenez à Brecht avec Têtes rondes et Têtes pointues. Qu’est-ce qui vous a déterminé dans ce choix ?
 
Christophe Rauck : Un premier spectacle inscrit un parcours. C’est avec Brecht que les choses ont su sortir de moi. J’arrive à dialoguer avec lui. J’ai découvert Brecht et monté Le Cercle de craie caucasien sans aucune référence. Ma seule référence à l’époque, c’était l’Inde et le kathakali. J’en ai fait un spectacle coloré et masqué. Je ne crois pas que l’on choisit une pièce mais plutôt qu’une pièce vous tombe dessus. J’ai lu Têtes rondes et têtes pointues juste après avoir mis en scène Le Cercle de craie caucasien. Jusqu’à aujourd’hui, je ne me sentais pas prêt. Maintenant, je suis en mesure de le faire. Pourquoi ? C’est un mystère, et tant mieux. Ce que je sais, c’est qu’avec le TGP, j’ai pu réunir l’équipe artistique et les maîtres d’œuvre nécessaires pour m’accompagner dans ce travail.
 
« Têtes rondes et têtes pointues est une pièce de combat qui a été écrite comme on monte sur un ring à partir de Mesure pour Mesure de William Shakespeare. »
 
Comment vous confrontez-vous à l’Histoire dans votre mise en scène, sachant que cette pièce dénonce l’ascension du nazisme et laisse voir aussi l’espoir que représentait le communisme ? Comment résonne aujourd’hui la pièce ?
 
C. R. : Même si elle part d’un contexte politique précis, la pièce est plus grande que ces deux références idéologiques. Sinon, elle ne tiendrait pas l’écriture de plateau. Têtes rondes et têtes pointues est une pièce de combat qui a été écrite comme on monte sur un ring à partir de Mesure pour Mesure de William Shakespeare. C’est aussi pour ça qu’elle garde cette puissance, car elle s’est créée à l’ombre de la pièce de Shakespeare. Elle dissèque un odieux projet politique, la machination d’une classe riche et dominante qui, pour détruire une révolution naissante, va remplacer la lutte des classes par la lutte des races. Pour cela, elle va s’appuyer sur un homme providentiel venant de la classe moyenne, qui va mettre en acte un discours de culpabilité mettant en opposition les têtes rondes et les têtes pointues. Une fois cet objectif atteint, une fois la résistance broyée, il suffira de remettre en place l’ancien système, à nouveau solide et bien portant. L’argent, et le pouvoir qu’il accorde, sont au cœur de la pièce. C’est ce qui est à mon sens très actuel. Cela résonne aujourd’hui bien plus que le combat des « noirs » contre les « rouges ».
 
 
La fable très noire est en quelque sorte compensée par le grotesque et la musique. Est-ce selon vous l’un des aspects les plus intéressants de cette pièce ? Comment avez-vous abordé la musique ?
 
C. R. : Il faut rire de Têtes rondes et têtes pointues comme on rit lorsque l’on se rend au Palais des glaces et que l’on se découvre dans les miroirs déformants. Avec le titre, Brecht inscrit le grotesque au fronton de sa fable et l’on rit de la férocité de ses personnages, comme devant des clowns aux nez noirs. Avec Eisler, Brecht voulait faire de Têtes rondes et têtes pointues une comédie musicale. Puis le projet a changé, c’est devenu une pièce avec des chansons. La musique suscite de l’émotion, de l’inattendu, elle met du spectacle dans le théâtre, et Brecht l’utilise pour élargir son audience, atteindre le plus grand nombre. La musique participe à la compréhension de la fable. Elle amène l’émotion, ouvre les sens, mais aussi le sens. Avec Kurt Weill, Hanns Eisler, et Paul Dessau, Brecht s’est entouré de compositeurs porteurs d’un mouvement musical allemand très fort. Leurs compositions sont très référencées à une époque, un pays, une culture. Je voulais désinscrire la pièce de son contexte originel. J’ai donc demandé à Arthur Besson, qui m’accompagne depuis plusieurs années sur les spectacles, de composer une nouvelle partition. Et puis j’aime notre collaboration.
 
 
Quelle scénographie avez-vous imaginée ?
 
C. R. : C’est Jean-Marc Stehlé qui a conçu la scénographie. Je ne voulais pas d’un décor réaliste, il fallait imaginer quelque chose de léger, mobile, simple. J’avais l’idée du carton, du dessin, de la carte à gratter. J’avais envie qu’on se promène dans un autre monde, poétique. Jean-Marc a réalisé des silhouettes de villes en carton, qui permettent une grande fluidité dans les passages d’un tableau à l’autre. Et puis, pour moi, j’associe Jean-Marc Stehlé à Matthias Langhoff mais surtout aux grands spectacles de Benno Besson qui ont su à l’époque me faire aimer et comprendre le théâtre.
 
Propos recueillis par Agnès Santi


Têtes rondes et têtes pointues de Bertolt Brecht, nouvelle traduction Eloi Recoing et Ruth Orthmann, mise en scène Christophe Rauck, du 10 janvier au 6 février, lundi, jeudi et vendredi à 19H30, samedi à 18h, dimanche à 16h, au Théâtre Gérard Philipe, 59 bd Jules Guesde à Saint-Denis. Tél : 01 48 13 70 00.

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