La Terrasse

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Théâtre - Critique

C’est comme ça (si vous voulez), d’après Luigi Pirandello, mise en scène de Julia Vidit

C’est comme ça (si vous voulez), d’après Luigi Pirandello, mise en scène de Julia Vidit - Critique sortie Théâtre _Châtenay-Malabry l'Azimut - Théâtre La Piscine
Anne Gayan

L’Azimut / Théâtre de La Tempête / d’après Luigi Pirandello / mise en scène de Julia Vidit

Publié le 30 mars 2022 - N° 298

Julia Vidit achève son cycle de spectacles sur la vérité par l’adaptation d’une pièce de Pirandello à laquelle Guillaume Cayet a ajouté un acte grandguignolesque. Quête drolatique, portrait satirique, basculement dans l’irrationnel : la pièce vertigineuse joue avec la vérité…  ou son illusion. La vérité a ses raisons que la raison ne connaît pas !

Au titre français choisi par Benjamin Crémieux, Chacun sa vérité, Julia Vidit et la traductrice Emanuela Pace ont préféré un titre plus proche de la version originale : C’est comme ça (si vous voulez), parue en 1917. Un titre moins affirmatif qui d’emblée souligne l’idée d’une vérité impossible à atteindre tant la perception est subjective. Et ouvre aussi la voie vers une infinité de possibles offerte au jeu théâtral. Avant même l’entrée en scène des personnages, la scénographie épurée de Thibaut Fack fait écho à l’enfermement des comportements en installant l’action dans un espace plus mental que figuratif, cerné par des volées de marches qui montent ou descendent sans réelle issue. En plus de son élégance teintée de marbre tombal et bourgeois, cette architecture permet à la fois de donner du peps aux déplacements et de représenter la confusion d’une pensée lancée dans une course à suspense. Pirandello est très fort pour nous mener vers un absurde insaisissable et il n’est guère étonnant qu’après Illusions de Viripaev, Le Menteur de Corneille et La Bouche Pleine de Terre de Branimir Sčepanovič, Julia Vidit close son cycle sur la vérité au théâtre par l’auteur sicilien. Dans cette pièce nouvellement adaptée par Guillaume Cayet, dont les quatorze personnages ont été réduits à neuf, des notables en pantoufles d’une petite ville, « créatures assoiffées de nouvelles » à l’insatiable curiosité, s’interrogent sur des nouveaux venus de noir vêtus, chassés de chez eux par un tremblement de terre (un fait terrifiant bien vite évacué des préoccupations). Ce sont Madame Frola, qui habite seule ; son gendre Monsieur Ponza, qui rend régulièrement visite à sa belle-mère ; sa fille et épouse de Monsieur Ponza, invisible, que sa mère ne vient pas voir si ce n’est depuis la cour. Pourquoi une telle distance ? Tout cela surexcite les voisins de Madame Frola, Agazzi et Amalia, ainsi que leurs amis, les époux Sirelli. Les explications de Madame Frola et de Monsieur Ponza divergent radicalement et affolent tout ce petit monde. Qui dit la vérité ? Qui est fou ? « Que pouvons-nous réellement savoir des autres ? » demande un personnage.

Le miroir du théâtre vs la vérité des comportements

Une telle partition requiert un jeu de haute volée, dépassant les enjeux concrets et la dimension vaudevillesque pour ouvrir vers les vertiges de la folie et de l’incertitude, laissant émerger le comique au cœur de la cruauté et l’inattendu au détour du quotidien. L’équipe de comédiens réussit à inscrire son jeu dans un équilibre choral exigeant et bien orchestré, qui au fil des actes gagne en densité. Conjuguant de manière admirable paroles et gestes caractéristiques, Lisa Pajon (Madame Frola) est merveilleuse, de même que Barthélémy Meridjen (Monsieur Ponza). Hilarants et au cordeau, Véronique Mangenot et Etienne Guillot incarnent formidablement les époux Sirelli, tandis que l’impeccable Philippe Frécon et l’énergique Marie-Sohna Condé interprètent Agazzi et Amalia, dont le frère Laudisi, électron libre en retrait de l’agitation générale, est joué avec profondeur et nuances par Adil Laboudi. Étonnamment il est habillé en femme, ce qui accentue le piquant et le comique du personnage. Interprète de plusieurs rôles, Erwan Daouphars est parfait, et Olivia Mabounga interprète la fille d’Amalia en bonifiant son jeu au fil de la partition. Afin de créer une passerelle avec notre époque, Guillaume Cayet a ajouté un quatrième acte où le monde extérieur fait irruption par la clameur d’une foule enragée, évoquant les foules fascistes qui tiennent pour vérité la raison du plus fort et du plus menaçant (« à la fosse les sceptiques ! »). Grandguignolesque, cet ajout qui extrapole et clôt l’enquête peut déconcerter. Il règle le miroir du théâtre en mode bien grossissant et le braque sur la sauvagerie de l’homme. Hélas, l’actualité comme l’Histoire prouvent que cette sauvagerie n’est pas une fiction.

Agnès Santi

 

A propos de l'événement

C'est comme ça (si vous voulez)
du mardi 5 avril 2022 au mercredi 6 avril 2022
l'Azimut - Théâtre La Piscine
254 avenue de la Division Leclerc, 92290 Châtenay-Malabry

Le 5 avril à 20h30 et le 6 à 19h30. Tél : 01 41 87 20 84. Théâtre de La Tempête, Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris. Du 9 au 24 avril, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Tél. : 01 43 28 36 36. Le Trident, Scène Nationale de Cherbourg (50). Le 28 avril à 19h30 et le 29 à 20h30. Tél : 02 3388 55 55.  Également le 3 mai au Salmanazar, Scène de Création et diffusion d’Epernay (51)… Spectacle vu au Théâtre de la Manufacture – CDN Nancy-Lorraine. Durée : 2h15.


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