La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Cabaret dans le Ghetto

Cabaret dans le Ghetto - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre de l'Epée de bois
© Ania Winkler Justine Wojtyniak, narratrice de Cabaret dans le ghetto.

Théâtre de l’Epée de Bois / d’après Ce que je lisais aux morts de Wladyslaw Szlengel / adaptation et mes Justine Wojtyniak

Publié le 20 décembre 2017 - N° 261

Après Notre Classe, qui éclairait l’histoire d’un village polonais pendant la Seconde Guerre mondiale, Justine Wojtyniak crée le second volet du diptyque intitulé Blessures du silence, autour de la figure du poète et cabarettiste du ghetto de Varsovie Wladyslaw Szlengel (1911-1943). Un théâtre pour aujourd’hui, luttant contre l’oubli.

Qui est Wladyslaw Szlengel ?

 Justine Wojtyniak : Il est né en 1914, et grandit au moment où la Pologne retrouve son indépendance. Chansonnier, auteur, il conduisait au café Sztuka des revues satiriques en compagnie de la chanteuse Wiera Gran et du pianiste Wladyslaw Szpilman. Au début de son instauration en octobre 1940, une vie culturelle importante s’est maintenue dans le ghetto, avant que tout lien avec l’extérieur devienne impossible et que les déportations massives commencent. Wladyslaw Szlengel était parfaitement lucide sur la situation et il continua à écrire des poèmes jusqu’à la fin, opposant son humour grinçant à la terreur du quotidien. « Chroniqueur des naufragés », il conjure la peur et dit non à toutes les formes d’asservissement. Lors de soirées littéraires dans des cachettes, il lit ses poèmes que certains apprennent par cœur. Refusant d’endosser le rôle de victime, il brandit le poème contre la stratégie de l’abattoir. C’est un geste dérisoire et extraordinaire, qui sauve ce qu’il reste de l’humain avant que la mort les emporte. Wladyslaw Szlengel a participé à l’insurrection du ghetto en 1943, lors de laquelle il fut assassiné.

« Wladyslaw Szlengel brandit le poème contre la stratégie de l’abattoir. »

Comment avez-vous restitué son geste sur la scène ?

 J.W. : Au-delà de l’idée de restitution, je souhaite que son geste de résistance et de révolte interroge notre manière de penser et notre degré de liberté aujourd’hui. En Pologne le poison du nationalisme et les dérives antidémocratiques sont à l’œuvre et regarder vers le passé est riche d’enseignement. Comment inventer des formes de résistance collectives ? Le théâtre est-il un endroit de résistance ? Pour nous saisir de ces questions, j’actualise en quelque sorte la parole de Wladyslaw Szlengel, je fais entendre sa voix pour mettre en jeu ses répercussions dans notre époque. Nous avons voulu aussi restituer l’irrévérence de sa démarche en assumant sa part d’humour, sa dimension de cabaret. Ce n’est pas une pièce sur la réalité du ghetto, mais sur un geste de révolte. C’est pourquoi, dans une grande proximité avec les spectateurs, nous imaginons un cabaret abstrait et grinçant avec deux clowns tragi-comiques – le jeune acteur Gerry Quévreux, qui sait chanter et danser, et le musicien Stefano Fogher – ainsi qu’une narratrice, que j’interprète, et qui manie les archives en révélant le parcours du poète. La musique composée par Stefano Fogher est traversée par des réminiscences du tango polonais d’avant-guerre, dont le poète était le parolier.

Quelles sont les archives et comment sont-elles parvenues jusqu’à nous ?  

 J.W. : Les poèmes font partie des documents collectés et enterrés dans différents lieux du ghetto par une organisation clandestine regroupée autour de l’historien Emmanuel Ringelblum, appelée Oyneg Shabbes (« La joie du Shabbat »). Convaincus que l’Histoire appartient aux vainqueurs, ses membres ont rassemblé toutes sortes de documents témoignant de leur vie en sursis et du processus de déportation dans le ghetto. Outre les écrits, photographies et récits, notre cabaret convoque aussi une voix d’aujourd’hui, celle de l’israélienne Halina Birenbaum, survivante du ghetto de Varsovie et du camp d’Auschwitz, qui pendant son enfance a appris les poèmes par cœur et les a transmis à ses enfants et petits-enfants. Ecrivain, elle a réalisé un travail de transmission admirable publié en hébreu, en polonais et en anglais. J’ai beaucoup échangé avec elle. Aujourd’hui, à l’âge de 88 ans, elle écrit chaque jour, avec au creux du cœur la petite fille qu’elle fut dans le ghetto : son geste fort de résistance perpétue celui du poète. C’est un théâtre du présent que nous souhaitons mettre en œuvre. Peut-être même qu’après le spectacle autour d’un verre de vodka les spectateurs pourraient à leur tour lire leurs poèmes de résistance…

Propos recueillis par Agnès Santi

A propos de l'événement

Cabaret dans le Ghetto
du Lundi 8 janvier 2018 au Samedi 27 janvier 2018
Théâtre de l'Epée de bois
4 Route du Champ de Manoeuvre, 75012 Paris, France

du lundi au samedi à 20h30, samedi à 16h. Tél : 01 48 08 39 74. Durée : 1h30.


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