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Théâtre - Critique

Brigitte Jaques-Wajeman porte à la scène l’immense roman « Vie et Destin » de Vassili Grossman, une pièce remarquable à l’écoute de la puissance des mots, de la puissance de la pensée

Brigitte Jaques-Wajeman porte à la scène l’immense roman « Vie et Destin » de Vassili Grossman, une pièce remarquable à l’écoute de la puissance des mots, de la puissance de la pensée - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre des Abbesses
Vie et Destin, dans la mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman. © Gilles Le Mao

Théâtre des Abbesses / de Vassili Grossman / mise en scène et adaptation Brigitte Jaques-Wajeman

Publié le 12 janvier 2026 - N° 339

Brigitte Jaques-Wajeman s’empare de l’un des plus grands romans de la littérature mondiale, œuvre de vérité et de lucidité de Vassili Grossman (1905-1964) sur les régimes stalinien et nazi, qui fut censurée par le KGB. Avec neuf magnifiques interprètes, elle compose un puzzle théâtral centré sur la dialectique entre soumission et liberté. La mise en scène sobre et remarquablement agencée fait entendre la puissance des mots, qui ici est celle de la pensée. Une pensée attentive à la dignité humaine.    

Depuis plus de vingt ans, Brigitte Jaques-Wajeman désire porter cet exceptionnel roman au théâtre, une œuvre de lucidité et de vérité sur les régimes stalinien et nazi, sur la douleur et la terreur d’un siècle qui vit périr des millions de victimes assassinées au nom d’idéologies glorieuses. Un roman que Vassili Grossman acheva en 1959, confisqué par le KGB, miraculeusement sauvé grâce à deux copies cachées chez des amis. En 1962, deux ans avant sa mort, Vassili Grossman écrivit vainement à Khrouchtchev afin de rendre la liberté à son livre, finalement publié en France en 1983. Au centre du roman figure le personnage de Strum, à la tête d’un laboratoire de physique nucléaire, qui connut les régimes de Staline et Hitler, et porte sur son cœur la lettre que sa mère lui envoya du ghetto de Berditchev, quelques jours avant d’être assassinée en 1941 avec toute la communauté juive de la ville. La condition des juifs soit l’extermination des juifs d’Europe puis l’antisémitisme de l’État stalinien hantent le roman, rappelant l’urgence d’une véritable démocratie, « d’une démocratie humaine ». Double de Grossman, dont la mère fut assassinée à Berditchev en tant que juive, Strum ainsi que la constellation des personnages qui l’entourent analysent de manière implacable la mécanique du pouvoir totalitaire. La metteuse en scène n’adapte pas le roman, elle réalise un montage d’extraits autour des thèmes de la soumission et de la liberté, à cet endroit de télescopage multiforme et complexe entre la vie à hauteur d’homme et les pouvoirs d’autorités qui oppriment et persécutent. Donnant vie à une foule de protagonistes, le puzzle ainsi constitué révèle l’acuité de cette dialectique poignante entre l’homme concret et une conception abstraite de l’homme. L’être humain qui subit, résiste, aime, souffre, face à une Révolution russe qui dès la prise de pouvoir par Lénine en 1917 enterre la liberté, puis face au stalinisme, au nazisme, des régimes marqués par la volonté de faire naître un homme nouveau, la délation, le mensonge, les massacres de masse, le pouvoir colossal de l’État. Sur le plateau quasi nu une vaste table couverte de feuilles de papier et d’exemplaires du roman, comme si le spectacle était une séance de travail. Renonçant à tout effet spectaculaire superflu, orchestrant la circulation de la parole avec une fluidité remarquable, la pièce s’en remet à la puissance des mots, à la puissance de la pensée. C’est là qu’interviennent la finesse de la mise en scène, la qualité de l’interprétation – avec quelques touches de burlesque -, la qualité de présence des neuf comédiens et comédiennes, dans une émouvante articulation entre l’individu et le groupe qui fait écho au dialogue noué entre la scène et la salle.

Commençons par l’homme

L’écoute du public atteint une densité palpable lors de passages particulièrement marquants. Tels par exemple la lecture d’extraits de la lettre si digne et aimante de la mère de Strum, le dialogue entre le gestapiste Liss plein d’assurance et le vieux bolchevik Mostovskoï assailli de doutes. De l’écriture à la prise de parole, dans un récit principalement à la troisième personne qui redonne vie à une myriade de personnages, les comédiens Pascal Bekkar, Pauline Bolcatto, Raphaèle Bouchard, Sophie Daull, Timothée Lepeltier, Pierre-Stefan Montagnier, Aurore Paris, Bertrand Pazos et Thibault Perrenoud font entendre la quintessence de l’œuvre. Véritable réflexion en acte dont la dimension philosophique transcende son ancrage historique, la pièce se fait miroir d’une époque mais aussi miroir de notre temps, appelant une pensée critique, une hauteur de vue. « Commençons par l’homme ; soyons bons, soyons attentifs à l’égard de l’homme quel qu’il soit », souligne un protagoniste en évoquant Tchekhov. En ce début de XXIe siècle, l’interrogation sur l’aveuglement idéologique, que chacun interprète selon ses convictions, paraît particulièrement pertinente. La dictature de Poutine, qui sacrifie la vie de millions de Russes en agressant l’Ukraine et assassinant ses habitants, sévit avec acharnement. Quant à l’antisémitisme, il sévit sous diverses étiquettes, à l’extrême droite toujours, à l’extrême gauche de plus en plus. L’anti-cosmopolitisme qu’invoquait Staline a laissé place à d’autres masques, le mot de sioniste ayant aujourd’hui commodément remplacé celui de juif – c’est au nom de cet antisémitisme que des juifs sont aujourd’hui tués. La pièce déploie une subtile et poignante méditation sur le bien et le mal, sur les errements et leurres qui à toute époque et sous toutes les latitudes blessent l’humanité.

Agnès Santi

 

A propos de l'événement

Vie et Destin
du jeudi 8 janvier 2026 au mardi 27 janvier 2026
Théâtre des Abbesses
31 rue des Abbesses, 75018 Paris

à 19h30, le 18 à 15h, relâche les 11, 17, 24 et 25. Tél : 01 42 74 22 77.

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