La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Bernard Sobel

Bernard Sobel - Critique sortie Théâtre
Crédit : Hervé Bellamy Légende : Bernard Sobel

Publié le 10 mars 2010

« Nous sommes les contemporains de Shakespeare »

Imogène, princesse de sang, et Posthumus, noble de cœur, ont scellé leur union contre les vœux de Cymbeline, roi de Bretagne. De ce mariage défendu naîtront complots, trahisons, empoisonnements, fausses morts, travestissements, guerres et amours contrariées. Dans Cymbeline (1609), Shakespeare tresse un conte mystérieux, complexe, qui décline, entre tragédie et comédie, la lutte pour le pouvoir, la quête du vrai derrière les apparences, la puissance des désirs… la vie dans ses infinis chatoiements.

« La vie pose des questions et ne donne pas de réponse car elle est elle-même questionnement. La force extraordinaire de Shakespeare est de le traduire dans son théâtre. »
 
Le critique littéraire britannique Michael Edwards note que le déguisement est « un des actes essentiels du théâtre de Shakespeare ». Il est particulièrement mis en jeu dans Cymbeline.
Bernard Sobel  : Beaucoup des personnages en effet se travestissent pour se défaire de la « guise » du monde, c’est-à-dire de ses mœurs et ses pratiques, et changent d’apparence pour apprendre à discerner le vrai et le faux. La vérité n’est ici jamais immédiate, mais déguisée. Or le théâtre est justement le lieu de la quête d’« une » vérité. L’essentiel est de la chercher plus que de la trouver. Cette pièce en offre une puissante allégorie et fait écho à notre époque trouble, complexe, violente, chaotique. Contrairement à l’essayiste Jan Kott, je pense que nous sommes les contemporains de Shakespeare, et non l’inverse. Nous essayons d’y voir clair comme lui en son temps. Son œuvre est un vaste laboratoire de réflexion anthropologique et propose une maïeutique toujours salutaire pour aujourd’hui. Elle aborde toutes les questions qui nous touchent : la justice, l’argent, l’action, le pouvoir, la place de l’individu…
 
La pièce s’intitule Cymbeline, alors que ce roi sans charisme, manipulé par la Reine, paraît presque en arrière-plan.
B. S. : Tout part cependant de lui, car il incarne le pouvoir royal et, de ce fait même, influe sur tout. Comme le montre Ernst Kantorowicz avec sa théorie des « deux corps du roi », Cymbeline est « corps naturel », faillible, mortel, humain, et « corps politique », en charge du gouvernement du peuple et du bien public. Lorsque ce repère disparaît ou ne sait plus montrer la voie, tout se dérègle.
 
Pourquoi avez-vous choisi un même acteur pour jouer Posthumus, vertueux gentilhomme, et Cloten, vaniteux butor, tous deux rivaux pour l’amour d’Imogène ?
B. S. : Shakespeare révèle la nature double des êtres, l’instabilité de toute situation, la contradiction au cœur même de l’homme, l’intime alliage du Bien et du Mal dans le sein de la vie. Il essaie de désenchanter le monde pour que nous ayons le courage de ne pas avoir besoin d’illusion pour vivre ce qui existe. C’est le rôle fondamental du théâtre. Non pas de nous combler d’utopies, d’idéologies, mais de nous amener à avoir la maturité suffisante pour jouir de l’existence telle quelle. Ce qui ne signifie pas renoncer à l’améliorer. La vie pose des questions et ne donne pas de réponse car elle est elle-même questionnement. La force extraordinaire de Shakespeare est de le traduire dans son théâtre.
 
Dans Cymbeline, Shakespeare introduit cependant le surnaturel et fait intervenir Jupiter lui-même.
B. S. : Shakespeare mêle les registres et les genres, emprunte au péplum, à la comédie musicale, au conte, à la tragédie et à la farce. Il fait une expérience scénaristique qui s’adresse autant à l’érudit, à l’artisan qu’à la prostituée de Londres. Il emploie tous les trucs du théâtre. Il faut enchanter pour désenchanter !
 
Comment le traduire sur le plateau ?
B. S. : Tout simplement… Shakespeare est le régisseur : il crée le décor, la bande son, les accessoires… Tout est dans le poème. Il s’agit de le suivre, d’en faire le moins possible pour montrer qu’il fait tout.
 
Comment avez-vous travaillé avec les jeunes acteurs de l’Ensatt ?
B. S. : Comme avec des professionnels. Ces jeunes comédiens ne sont pas – ou pas encore – contaminés par l’ego et l’histrionisme, qui parfois finissent par masquer un texte. Avec Sophie Vignaux, nous avons voulu les rendre conscients de la responsabilité que leur confiait le vieux Shakespeare avec ce texte. Cymbeline est l’une de ses dernières pièces. Il y glisse sa propre épitaphe à travers une oraison funèbre, évoquant son travail, la censure, l’engagement et la responsabilité de l’écrivain. C’est une forte expérience que de porter ses mots !
 
Entretien réalisé par Gwénola David


Cymbeline, de Shakespeare, traduction de Jean-Michel Déprats, mise en scène de Bernard Sobel, du 8 au 30 mars 2010, à 20h30, sauf le dimanche à 15h30 et les 16 et 23 mars à 19h30, relâche mercredi et jeudi, à la MC93, 1 boulevard Lénine, 93000 Bobigny. Rens. : 01 41 60 72 72 et www.mc93.com. Le texte est publié aux éditions Théâtrales. A lire : Shakespeare, le poète au théâtre, de Michael Edwards, Fayard.

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