« Au-delà de toute mesure », une création en forme de rêverie et de quête existentielle d’Elsa Agnès
Elsa Agnès met en scène le texte original [...]
Après une Première Époque consacré à l’année 1917, ce second volet sous-titré « choc et mensonges » en référence à Goebbels reprend le flambeau et s’avance jusqu’en 1933. Invitant à préserver le bien commun contre le poison de la haine et du fanatisme, la vaste fresque brillamment incarnée résonne de manière stupéfiante avec notre présent. Pour mieux envisager l’avenir.
Faisant suite à une Première Époque qui braquait le projecteur sur l’année 1917, lorsqu’éclata la révolution russe, cette Seconde Époque commence en 1918 et s’achève en 1933, au moment où Hitler accède au pouvoir en Allemagne. De Moscou à Berlin, de l’Angleterre à la France et jusqu’aux États-Unis, la vaste fresque agit comme un révélateur, comme une alerte qui ose embrasser la complexité vertigineuse de l’Histoire pour mieux protéger les générations futures. Contre la haine pathologique, contre les avidités prédatrices, contre les propagandes calculées, contre les idéologies qui choisissent le massacre pour arriver à leurs fins. Les mots sont là, tous écrits ou prononcés. Les faits sont là. L’homme est une espèce infortunée, comme le rappellent les trois sorcières qui traversent la scène et rythment de leurs poèmes les remous de l’Histoire avec sa grande hache. C’est contre cette souffrance évitable, pour ériger un rempart contre sa répétition, que se construit et s’élève la création théâtrale. On ne peut que saluer une telle ambition, servie par une forme artisanale travaillée jusqu’au moindre détail. Composée de fragments percutants, suffisamment intelligibles pour être éclairants, la partition voyageuse n’est pas une leçon d’histoire qui explicite et approfondit, elle constitue plutôt un puzzle captivant alimenté de multiples références, elle avance à vive allure, ne livrant pas une lecture confortable, laissant l’intelligence et la subjectivité du spectateur s’emparer d’une mosaïque de situations qui non seulement résonnent entre elles, mais aussi résonnent de manière stupéfiante avec notre présent. Plus présente dans la Première Époque, la figure de la metteuse en scène Cornélia n’intervient cette fois que très peu dans la pièce. Affublés de prodigieux masques réalisés par le regretté Erhard Stiefel assisté par Simona Vera Grassano, les 30 comédiens et comédiennes interprètent avec une précision millimétrée une partition vocale enregistrée dans la langue des protagonistes (russe, anglais, allemand, français, japonais, chinois, ukrainien avec le révolutionnaire anarchiste Nestor Makhno), ce qui confère une puissance d’évocation singulière à l’incarnation. Chaque personnage est finement caractérisé, finement symptomatique, ouvrant vers des abîmes intérieurs, des fureurs démesurées. Accompagnés de somptueuses images en fond de scène, les décors se transforment de scène et scène, manipulés avec une fluidité qui transforme ces métamorphoses en véritable ballet.
Contre la souffrance évitable
S’il peut paraître difficile d’appréhender en profondeur les tenants et aboutissants de cet effroyable enchevêtrement, ce qui est sûr, c’est que son déroulement limpide bouleverse, alarme et instruit. Des figures célèbres et méconnues s’y expriment. Lénine, qui liquida ses opposants et fit régner la terreur, longtemps considéré comme un modèle par les communistes français et européens. Staline qui mit en œuvre une meurtrière dékoulakisation, qui multiplia les goulags sibériens où se dirigent des trains de la mort. Hitler qui glorifia une féroce haine anti-juive et la grandeur nationaliste, flanqué de Goebbels, artisan fanatique de la propagande nazie. « Choc et mensonges : tels sont les deux piliers sur lesquels repose une propagande parfaite. Les petits mensonges sont inefficaces. Seuls les messages choquants sont transmis de bouche à oreille avec frénésie. » L’américain Ford si fier de son livre Le Juif international. Le poison assassin de l’antisémitisme parcourt l’entre-deux-guerres. « Tout est de la faute des juifs ! » Place est faite bien entendu aux voix de la résistance, voix majeure de Churchill face à la guerre qui s’annonce : « la malignité des méchants est toujours renforcée par la passivité des vertueux »; voix du poète Boulgakov déclaré ennemi du peuple, lorsque la censure annihile toute pensée créative ; voix méconnue du journaliste Gareth Jones qui informe sur l’Holodomor. On entend Blum et son brillant discours au Congrès du Parti socialiste le 30 décembre 1920, expliquant son refus de s’inféoder à la doctrine communiste formulée à Moscou. Blum dont l’extrême droite moqua le nom avec jubilation, le transformant en « Blumstein » voire « Karfunkelstein » (ceci n’est pas mentionné dans la pièce, mais, on ne sait pourquoi, cette saillie haineuse nous est venue à l’esprit). De telles moqueries on le sait sont le signe d’une détestation qui a mené, mène et mènera à la mort de juifs. Heureusement que certains avaient alors dénoncé ces propos sans transiger. Comment en effet s’allier avec une telle engeance ? Tourné vers le bien commun et un avenir à inventer, le théâtre d’Ariane Mnouchkine et des siens invite avec science et conscience à méditer collectivement sur ce que signifient et représentent la conquête ainsi que l’exercice du pouvoir.
Agnès Santi
Deuxième époque : le mercredi et le jeudi à 19h30, le dimanche à 14h. Alternance Première et Deuxième Époque : le vendredi à 19h30. Intégrale : le samedi à 14h. Tél : 01 43 74 24 08. Durée : 3h avec entracte.
Elsa Agnès met en scène le texte original [...]