La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Anne-Marie Lazarini

Anne-Marie Lazarini - Critique sortie Théâtre

Publié le 10 mars 2011 - N° 187

Marivaux ou le chemin intérieur

Après des mises en scène de grande qualité de diverses œuvres de Michel Vinaver, Anne-Marie Lazarini et son équipe s’attaquent à Marivaux, monument littéraire, merveille d’intelligence et de sensibilité. Elle met en scène qui plus est une pièce méconnue, qui était paraît-il la préférée de l’auteur : Les Serments indiscrets.

Comment avez-vous été amenée à mettre en scène Marivaux ?
 
Anne-Marie Lazarini : C’est un auteur que j’aime, auquel j’avais vraiment envie de me confronter. J’ai donc relu tout son théâtre, ses formidables romans inachevés La Vie de Marianne et Le Paysan parvenu, ainsi que de multiples textes sur son œuvre, dont ceux très nourrissants de Michel Deguy ou Bernard Dort. Le travail de préparation avant les répétitions a été passionnant. Même avec un auteur que l’on connaît bien, on découvre un monde. La lecture des Serments indiscrets, la seule pièce en cinq actes de son œuvre, a été une vraie révélation. C’est un bijou merveilleux, qui a le charme de l’inconnu – la seule mise en scène dont j’ai connaissance est celle d’Alain Ollivier en 1984 – tout en représentant la quintessence de l’auteur. Car la pièce ne parle que du cœur et de l’amour. Marivaux aimait beaucoup cette pièce, et a écrit un long avertissement très intéressant sur son écriture, après   son accueil tumultueux en 1732 (d’autres de ses pièces furent aussi sévèrement jugées).
 
Quelle en est l’intrigue ?
 
A.M. L. : Deux pères amis de longue date prévoient le mariage de leurs enfants, Damis et Lucile. Mais ces derniers pensent qu’il est trop tôt pour envisager un tel lien et qu’il est absurde d’accepter d’épouser quelqu’un d’inconnu. La situation de départ est donc quasiment une situation de rupture. Puis ils se voient, et c’est le coup de foudre, cette fameuse surprise de l’amour, qui vous saisit et bouleverse votre vie de façon totalement imprévue. Ils se jurent mutuellement de ne pas s’épouser et réalisent aussitôt leur trouble. Qui parlera le premier ? Qui sera convaincu que l’autre a le même désir que lui ? Toute la pièce travaille là-dessus. Les deux valets mettent en place des manipulations. Et les deux pères, très drôles, souhaitent le bien de leurs enfants mais ne comprennent rien à la situation. La pièce avance mais jusqu’à la fin la vérité demeure dissimulée. A l’issue de chaque acte, on est dans le désespoir. J’ai opéré quelques coupures sans perdre le fil de l’intrigue.
 
Comment caractérisez-vous l’écriture de Marivaux ? Et comment la mettre en scène ?
 
A.M. L. : On reconnaît les grands auteurs au plaisir que procure la transposition de leur écriture à la scène. Plus on avance dans les répétitions, plus ça se complique, c’est une sorte de descente accidentée et merveilleuse dans l’écriture. Des abîmes s’ouvrent, c’est magique pour les acteurs et le metteur en scène. Car on est dans le dit et le non-dit, le caché et le visible, dans cette magie de l’écriture où on ne sait jamais trop où on est, où on dit quelque chose alors qu’autre chose se joue. On est tout le temps dans des détours, des failles, des creux, des surprises, et on est dans l’instant. J’ai beaucoup travaillé cette idée de l’instantanéité avec les comédiens. Rien n’existe en dehors de l’histoire du personnage sur le plateau avec les autres au moment où ils parlent. Nous avons modifié la tradition des entrées, on ne voit pas arriver les personnages, mais ils surviennent comme sans antériorité. Cela crée un effet de surprise étonnant. Quant au décor, plutôt surprenant, il s’apparente à un espace abstrait, un univers mental.
 
« Ce que je trouve très beau, c’est cette idée que l’individu se réalise à travers l’amour. »
 
Car tout se joue finalement à l’intérieur des êtres…
 
 
A.M. L. : Marivaux est l’auteur du chemin intérieur, qu’il dessine grâce à une intelligence de l’écriture, du cœur et de l’analyse des sentiments absolument exceptionnelle. Ce que je trouve très beau, c’est cette idée que l’individu se réalise à travers l’amour, qu’il se découvre et qu’il découvre l’autre à travers l’amour. Lucile parcourt ce chemin intérieur, et la révélation du sentiment affirme aussi celle de la connaissance. Avant d’accéder à cette vérité du langage, elle traverse des épreuves. Dans d’autres pièces masques et travestissements constituent ces épreuves, mais ici le piège du serment initial et du non-dit génère les difficultés. Le processus d’individuation tel que le conçoit Jung advient ici à travers l’amour. C’est le choix de Marivaux. Et c’est pour cette pensée extraordinaire, très subtile et très moderne, que je monte cette pièce !

Propos recueillis par Agnès Santi


Les Serments indiscrets de Marivaux, mise en scène Anne-Marie Lazarini, du 1er mars au 24 avril mardi à 20h, mercredi et jeudi à 19h, vendredi et samedi à 20h30, samedi et dimanche à 16h, au Théâtre Artistic Athévains, 45bis rue Richard Lenori, 75011 Paris. Tél : 01 43 56 38 32.

A propos de l'événement



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