La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Amnesia

Amnesia - Critique sortie Théâtre
Légende : Amnesia ou l’inquiétant sourire du pouvoir Copyright : Habib Hmima

Publié le 10 janvier 2011 - N° 184

Quand, s’opposant à un régime en place, le théâtre devient action de résistance, le spectateur a l’impression de s’inviter dans l’Histoire. Avec Amnesia de Jalila Baccar et Fadhel Jaibi se superposent l’audace politique et la puissance esthétique. Un spectacle rare.

Depuis bien des années, Jalila Baccar et Fadhel Jaibi s’opposent ouvertement au pouvoir tunisien. Celui-ci ne les y autorise qu’en raison de leur renommée internationale et pour se donner des airs de démocratie. C’est ainsi que le couple d’auteurs-metteurs en scène présente le subtil rapport de force qui régit chacune de leurs créations. La précédente, Corps otages, avait été victime de la censure d’Etat. Il y était question d’une femme devenant terroriste kamikaze. Créée à l’Odéon, la pièce avait frappé (fort). Amnesia, en revanche, n’a pas été interdite, et à peine retouchée. Pourtant, elle est tout aussi frontale. Son personnage principal, Yahia Yaïch, est un dirigeant qui connaît une destitution politique soudaine, et par effets de dominos une déchéance sur les plans civique, physique, social, familial… Et bien que cet homme soit le numéro deux d’un régime jamais nommé, la situation politique et sociale de la Tunisie contemporaine s’y reconnaît aisément. Entre rêve et cauchemar, la fiction explore à travers sa chute les mécanismes universels du pouvoir, et plus particulièrement ceux du pouvoir autocratique. Mais le tyran devenant paria, coincé entre les rancœurs légitimes mais un peu lâches de la population et les persécutions violentes du régime qui est resté en place, peut-être le censeur l’a-t-il trouvé sympathique. En fait cette apparence bienveillante, comme celle du régime tunisien, constitue sans doute la part la plus cruelle de son pouvoir.

Dépouillement et intensité

D’une entame sans paroles, vingt minutes durant, à un final où s’expliquent enfin les images les plus cauchemardesques de la fin de Yaïch, jamais la tension dramatique d’Amnesia ne fléchit. L’action laisse le spectateur travailler sans cesse à la construction du sens de la fable et de sa portée métaphorique et les renversements se multiplient au gré d’inventions scéniques simples et surprenantes. Les personnages – famille, collaborateurs, médecins, syndicalistes… – se diffractent en des traitements tour à tour réalistes, mécaniques, burlesques. Tout est instable, presque irréel, laissant percevoir combien il est difficile de se définir pour l’individu, mais aussi combien la privation de liberté agit sur les êtres et la réalité. Avec Amnesia, il est en effet question des rouages de la dictature, parmi lesquels l’effacement scrupuleusement entretenu de toute mémoire autre qu’officielle, qui fonde la brutalité et l’assise du pouvoir. Il faut dire que pour mettre à nu les procédés de fabrication de l’illusion, l’art dramatique est naturellement doué. Et que celui de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi – et de leur troupe – tout en dépouillement et en intensité, est d’une puissance rarement égalée.

Eric Demey


Amnesia, texte et mise en scène de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi, le 21 janvier à l’Agora d’Evry, du 26 au 29 au TnBA à Bordeaux, du 2 au 4 février à Bonlieu à Annecy, du 1er au 12 mars à la Grande halle de la Villette, le 20 mai à Chateauvallon, les 28 et 29 au théâtre Toursky à Marseille.

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