Classique / Opéra - Entretien / Lucas Debargue

Les surprises de Lucas Debargue

© Felix Broede/Sony Classical

FONDATION LOUIS VUITTON / PIANO

Après un premier récital marquant en mars 2016 où beaucoup de mélomanes parisiens ont découvert sa fascinante personnalité, le prodigieux et atypique pianiste français revient pour la soirée d'ouverture de la saison musicale  de la Fondation Vuitton. Trois surprises sont au programme : ses débuts dans Schubert (en avant-première d'un disque enregistré début juillet), la création d'un Trio pour violon, violoncelle et piano de sa plume et la projection (en préambule au concert) d'un documentaire qui lui est consacré.

On ne vous avait pas souvent écouté dans Schubert mais il devient très important pour vous. Comment la rencontre s’est-elle faite?  Qu’aimez-vous chez Schubert ? 

Lucas Debargue : Je crois que pour un interprète, c’est toujours difficile d’aborder un compositeur qui n’est pas d’emblée un « frère », dont la musique ne résonne pas immédiatement pour lui. C’était le cas chez moi pour Schubert. Il y avait des interprétations ça et là : Standchen par Rachmaninov, la Sonate D960 par Sofronitsky, la Mélodie hongroise par Brendel. Je situais cette musique au plus haut mais j’étais incapable d’entretenir une connexion intime avec Schubert, à avoir une conception large de son oeuvre. Aujourd’hui encore, je vis avec Schubert sans bien connaître sa musique sacrée, ses symphonies ; je n’ai pas fini d’explorer sa musique de chambre et ses nombreux lieder. A vrai dire, mon approche de Schubert au piano se résume à ces deux sonates : D664 et D784, que j’ai travaillées ensemble, en parallèle, comme un seul bloc de musique. C’est la première fois que j’ose m’attaquer à ce répertoire dans l’idée de le jouer. C’était comme découvrir une pierre précieuse que je polis depuis chaque jour avec passion. Ce que j’aime ou n’aime pas chez Schubert importe peu : il est là désormais, indispensable à ma vie.

« Ma véritable ambition est spirituelle. »

Parlez-nous du disque que vous venez d’enregistrer ?

L. D :  J’aime que ces deux œuvres soient isolées des autres sonates, toutes plus ou moins regroupées en trilogies sur trois périodes (même si Schubert ne pensait pas à ces trilogies et qu’il rêvait d’un grand cycle de sonates pour piano – onze seulement seront achevées en tout). Je suis frappé par le constat que les 4 années qui séparent l’écriture de la D664 et la D784 semblent un gouffre bien plus important que le siècle qui sépare ces sonates de la deuxième de Szymanowsky, l’autre oeuvre que je présente dans ce disque.

Une autre grande surprise de votre prochain concert à la Fondation Vuitton sera la découverte de votre Trio. Quelle place tient et tiendra la composition dans votre vie de musicien ?

L. D : La composition doit, dans les prochaines années, tenir une place capitale dans ma vie. Je suis aujourd’hui sollicité pour mes interprétations, mais, les rares fois où l’occasion se présente, je tiens à saisir l’opportunité de faire connaître ma musique, puisque c’est une part cruciale de ma démarche. Ce trio, que nous allons jouer avec David et Alexandre Castro Balbi (violon et violoncelle), a déjà été créé à Beauvais, Moscou et Saint-Pétersbourg. Elle est la pièce la plus importante sur laquelle j’ai travaillé. En quatre mouvements de forme classique, ce trio est, je crois, dominé par un sentiment de grand enthousiasme : il raconte en musique le plaisir que j’ai à jouer avec ces deux musiciens exceptionnels.

Un jeune réalisateur vient de vous consacrer un film qui sera présenté en préambule au concert. Parlez-nous de cette aventure…

L. D : Martin Mirabel, réalisateur du documentaire produit par Bel Air Media, est mon ami le plus proche depuis que nous nous sommes rencontrés à l’université il y a neuf ans. Il m’a connu dans des moments où la vie me souriait beaucoup moins et a largement contribué à me faire approcher le piano de nouveau, car nous partageons un profond amour de la musique et qu’il est une des très rares personnes, peut-être la seule, avec qui il me soit vraiment possible d’en parler. Son idée était de filmer les débuts de ma vie itinérante, les quelques mois qui suivaient le concours. Je crois que le film est une réussite, je ne suis à vrai dire que le personnage principal du projet de Martin, qui recèle une portée plus grande, celle de montrer le parcours initiatique, en musique, d’un jeune musicien d’aujourd’hui.

Votre vie a connu depuis deux ans une accélération spectaculaire. Comment avez-vous ressenti cette période ? Ce succès, ce surcroît d’activité vous ont-ils changé ?

L. D : Je sens toujours une forte responsabilité à jouer. Ça n’est pas du tout anodin, quand on a 26 ans et à une époque où les gadgets rendent la concentration difficile et où les musiques électroniques l’emportent sur toutes les autres, de se lever le matin pour ouvrir une partition de Mozart. Tant qu’il y a du sens à faire cela, il faut le faire. J’ai toujours été secoué, lors de mon passage au CNSM de Paris et plus encore depuis 2015 et mes premières tournées, du contraste entre l’insouciance de surface de beaucoup de musiciens et leur ambition énorme, qui couve en dessous. Une ambition qui n’a que très peu à voir avec la musique en réalité. Je n’ai pour ma part rien de cet ordre à cacher, et laisse apparaître le maximum des choses les plus importantes qui m’habitent car c’est cela qui me définit le mieux. Ma véritable ambition est spirituelle. Ma vie intérieure et ma démarche n’ont pas changé, à ce point près que je n’ai plus le temps de me recueillir et de digérer vraiment les choses. Si ma vie s’est effectivement accélérée, cela ne veut pas dire qu’elle s’est remplie. Mais j’ai quand même eu la chance de faire de vraies rencontres, qui sont surtout humaines : Valery Gergiev, Gidon Kremer, Martha Argerich, Janine Jansen… Ce sont des personnes que je n’aurais pas pu rencontrer autrement, et, pour cette raison, je me sens particulièrement chanceux.

 

Propos recueillis par Jean Lukas

A propos de l'événement

Les surprises de Lucas Debargue
du Vendredi 29 septembre 2017 au Vendredi 29 septembre 2017
Fondation Louis Vuitton
8 Avenue du Mahatma Gandhi, 75016 Paris, France

à 20h30. Tel : 01 40 69 96 00. Places : 15 et 25 €.


Mots-clefs :, ,

A lire aussi sur La Terrasse