Crédit photo : David Anémian
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Critique /
le 24/04/09 à 14:59
Roberto Zucco
Vingt ans après la mort de Bernard-Marie Koltès, le directeur de la Comédie de Valence signe une nouvelle version de Roberto Zucco. Une version qui peine à porter la figure du tueur en série à la hauteur de sa complexité.
Tout est là, dans une phrase lâchée par une prostituée à Roberto Zucco : « T’es de la race de ceux qui donnent envie de pleurer rien qu’à les regarder ». De la race de ceux qui suscitent ce mouvement, cette émotion-là, en un instant, un seul regard perdu, posé, qui donnent envie de pleurer rien qu’à les regarder. Tenter d’exprimer, d’appréhender, la race à laquelle appartient Roberto Zucco est sans conteste une chose ardue, difficile à faire. Difficile, tant la nature de ce personnage est dense, trouble et ample, tant elle convoque d’idées et d’inspirations mêlées, voire contradictoires. Roberto Zucco : un petit souffle de mort, un ange terrible, un assassin flamboyant, une étoile filante, un homme encore presque un enfant, un héros solaire, un fou au regard triste… Ou simplement la projection personnelle, fantasmatique, d’un auteur qui se sait condamné à une mort prochaine et décide de lier sa dernière œuvre de théâtre à la figure sublimée d’un tueur, à une photographie aperçue sur une affiche, dans le métro : une belle gueule surprise sur un avis de recherche placardé sur le mur d’une station ou d’un couloir de métro. Crédit photo : Brigitte Enguerand ![]()
Critique /
le 21/04/09 à 17:47
Pur
Lars Norén met en scène les acteurs de la Comédie-Française dans un texte dont il est l’auteur et ausculte l’intime en métaphysicien, autour de la lancinante question du temps et donc de la mort.
Art de la scène et donc de l’espace, le théâtre peine souvent à signifier la durée autrement que par le grimage et par des conventions tacitement acceptées par le spectateur. Le génie de Norén, dans l’écriture comme dans la mise en scène de Pur, est de parvenir à rendre visible et quasi palpable cette forme a priori de la sensibilité en la transformant en phénomène théâtral. Projections sur le mur du fond comme autant de traces mémorielles, d’anticipations ou de souvenirs, textes mêlés de deux couples dont l’un paraît d’abord la promesse menaçante de l’autre avant que le second ne s’avère le souvenir douloureux du premier, présence des comédiens jouant avec subtilité de leurs ressemblances dans le physique, la posture et le costume, remarquable travail du ton et de la voix qui disent les écarts, les fragilités et les écueils de l’âge : tout participe avec une rare subtilité à installer une synchronie de la diachronie aussi rare qu’étonnante et vertigineuse. Des quatre personnages installés dans le huis clos d’un appartement qu’un couple quitte au moment de se séparer et qu’un autre investit à l’aube de sa vie maritale, on n’apprend presque rien sinon les douleurs rétives au langage qui ont dévasté ou vont bientôt ravager leur vie. En cela aussi Lars Norén est très fort : se gardant de tout psychologisme et de tout pathos, évoquant pourtant le suicide d’un enfant, la solitude et l’échec, il prend la voie la plus ardue qui puisse être quand elle n’est pas balisée par le recours théorique, celle d’une métaphysique du quotidien où l’être-pour-la-mort se débat dans les tourments de sa condition. Crédit photo : Tristan Jeanne-Valès ![]()
Critique /
le 27/03/09 à 16:45
L’Affiche
Poursuivant son travail sur les écritures contemporaines, le Panta Théâtre présente L’Affiche, pièce du jeune auteur québécois Philippe Ducros. Un spectacle qui, entre Israël et Palestine, traverse les déchirements d’êtres humains happés par la mort et la violence.
« Ce n’est pas la guerre, Sarah, c’est l’occupation, explique Itzhak à son épouse. On ne peut pas s’attendre à ce qu’ils ne fassent rien. (…) Un jour, on va devoir vivre avec eux. » « Ils », « eux », ce sont les Palestiniens, hommes et femmes que ce jeune israélien en cours de service militaire a de plus en plus de mal à combattre. Car, il a tué Salem et cette mort agit en lui comme une déflagration. Une déflagration qui, bien sûr, retentit également du côté de la famille du disparu. Le père de ce dernier, imprimeur, va lui-même confectionner les affiches représentant le visage de ce fils tombé en martyr de la cause palestinienne. Les portraits ainsi imprimés iront tapisser les murs d’une terre qui, à l’image de ce foyer amputé, ne cesse de s’enfoncer dans la souffrance et la colère. Le conflit israélo-palestinien est un sujet dont assez peu d’auteurs dramatiques occidentaux se sont emparés. Un sujet périlleux, éminemment sensible, qui peut entraîner bien des dérives et bien des schématismes. Ces pièges, le jeune auteur québécois Philippe Ducros a su les éviter en plongeant dans la profondeur et la vérité de l’humain, en choisissant de composer une fresque de l’ordinaire, de la quotidienneté, plutôt qu’une pièce à thèse. Crédit photo : ![]()
Critique /
le 26/03/09 à 12:17
L’Habilleur
Une mise en scène pleinement réussie de Laurent Terzieff qui célèbre l’art de la scène à travers un excellent texte, drôle et captivant.
De Shakespeare à Pirandello, et jusqu’au récent et remarquable Mephisto for ever de Guy Cassiers sur un texte de Tom Lanoy, le thème du théâtre dans le théâtre interroge les conditions de l’art dramatique, ainsi que les rapports entre l’art et la vie. Une question aiguë, tant l’art ambitionne non seulement de refléter le monde mais aussi à travers son regard esthétique d’exercer une influence sur lui. Ronald Harwood a été pendant sept ans l’habilleur de Sir Donald Wolfit (1902-1968), acteur talentueux particulièrement reconnu pour son interprétation de Lear et chef de la Royal Shakespeare Company, finançant lui-même la troupe, et la pièce rend hommage au théâtre et à ceux qui le font. Ce qui transparaît à chaque instant dans cet excellent texte drôle, brillant et captivant, ce ne sont pas principalement les tenants et aboutissants de ce questionnement sur les relations entre l’art et la vie, c’est d’abord un immense amour de la scène, lieu poétique et pratique, fabrique artisanale où la parole s’incarne et doit trouver les moyens d’investir l’espace et de toucher les spectateurs. Cet amour est ici servi par des acteurs magnifiques jusqu’au moindre détail, des acteurs que le public admire pour leur science. Et par un metteur en scène, aussi interprète principal, dont la carrière tout entière témoigne d’une très haute exigence artistique en partage avec les spectateurs. Crédit photo : Antonia Bozzi ![]()
Critique /
le 16/03/09 à 10:59
Le Garçon du dernier rang
Après Chemin du ciel, créé la saison dernière, Jorge Lavelli retrouve à la Tempête Juan Mayorga et son écriture complexe qu’il met en scène avec une subtile efficacité et une magistrale lisibilité.
« L’écriture théâtrale, c’est celle qui remplit l’espace. », dit Jorge Lavelli. A cet égard, celle du dramaturge espagnol Juan Mayorga, que Lavelli tient pour un des auteurs les plus doués et les plus pertinents de sa génération, correspond parfaitement à cette définition au point de constituer un défi audacieux pour qui s’en empare. Défi que Jorge Lavelli relève avec brio : à l’écriture stratifiée de Mayorga, qui alterne les points de vue, les niveaux de récit et les intrigues parallèles, il impose une mise en scène qui joue du fondu enchaîné avec une aisance quasi cinématographique, un rythme trépidant qui correspond parfaitement au suspense sur lequel repose l’histoire et une économie scénographique qui permet au jeu des comédiens de se déployer avec une remarquable fluidité. Ces derniers se voient imposer par l’ensemble des changements de ton et de posture qu’ils maîtrisent avec rigueur et avec force, se pliant à une direction d’acteurs implacable qui mime en ses effets la manipulation machiavélique dont l’auteur ausculte les méandres. Catherine Robert Crédit photo : PIDZ ![]()
CRITIQUE /
le 14/03/09 à 17:01
La Nuit de l’iguane
Georges Lavaudant crée une version magnifiquement stylisée de la pièce de Tennessee Williams. Une version singulière, enthousiasmante, qui échappe aux stéréotypes réalistes et psychologiques pour faire vibrer les mouvements les plus intimes de l’humain.
Il est souvent périlleux, pour un metteur en scène de théâtre, de s’aventurer sur les terres de pièces mythifiées par le cinéma. La Nuit de l’iguane, écrite par Tennessee Williams en 1961 puis portée sur grand écran par John Huston trois ans plus tard, fait partie de ces œuvres dramatiques entièrement phagocytées par le succès de leur adaptation cinématographique. La luxuriance et la beauté de la nature mexicaine, la sensualité de corps qui se cherchent dans une atmosphère de moiteur troublante, la présence magnétique de Richard Burton, Ava Gardner, Deborah Kerr… Il serait parfaitement illusoire de souhaiter retrouver, sur un plateau de théâtre, la puissance d’illustration photographique qu’offre le cinéma. Georges Lavaudant le sait bien. Il s’agit d’un metteur en scène bien trop fin pour se laisser aller à ce genre de tentations. Se tenant depuis toujours à distance des projets purement réalistes ou psychologiques, l’ancien directeur du Théâtre national de l’Odéon présente une Nuit de l’iguane qui s’affranchit de manière radicale de l’imagerie laissée par la production hollywoodienne. Il crée ainsi une représentation de toute beauté, une représentation stylisée, exigeante, épurée à l’extrême, qui bénéficie d’une distribution prestigieuse : Astrid Bas, Anne Benoit, Pierre Debauche, Sara Forestier, Tcheky Karyo, Dominique Reymond… Crédit photo : Le violon, bel ingrédient du spectacle qui suscite un amour difficile. ![]()
Critique /
le 13/03/09 à 16:37
La première seconde
Un kaléidoscope d’histoires personnelles d’intensité inégale sur cette seconde décisive qui invite au recommencement. Entre mélancolie et bonheur, une création collective du Théâtre de l’Arc-en-Ciel sur le vivre ensemble.
« Raconter un bout de notre monde qui est aussi le vôtre ». Sur la scène, les sept comédiens du Théâtre de l’Arc-en-Ciel livrent avec sincérité une mosaïque d’expériences de vie, dictées par une nécessité intérieure, une volonté de transmettre à un public cet instant suspendu, combatif et décisif, où les situations basculent, se libèrent ou se crispent. « Une porte à franchir, une rencontre manquée à tout jamais, un regard enfin retrouvé, une course folle à la vie, une épreuve à traverser ». Ou la révolte d’un jeune homme interloqué par la cruauté du monde, que ses amis ne trouvent pas assez léger - l’histoire inaugurale, la plus écrite, très réussie - , l’amour difficile d’un autre pour le violon - un bel ingrédient du spectacle -, la perte du bien-aimé, une étonnante partie de chasse, etc. Le spectacle se décline ainsi en sept commandes d’écriture où chacun s’appuie sur son parcours singulier, toujours inscrit au cœur des autres, car il est évident que cette famille d’artistes, visiblement très complice et sensible, est allergique à la solitude et l’individualisme. Toujours l’unique et le collectif, le je et le nous, s’articulent. Sans lien dramaturgique entre elles, oscillant entre éclats de réel et conte onirique, agitation et introspection, mélancolie et bonheur, les histoires se disent autant à travers les corps que les mots. Il est à la fois très exigeant, très généreux et très risqué de partir de rien, ou plutôt de soi, pour construire l’écriture. Crédit photo :
CRITIQUE /
le 21/01/09 à 20:31
Gertrude (Le Cri)
Quand le théâtre offre la rencontre miraculeuse du texte, de la mise en scène et du jeu : Corsetti dirige en maître des comédiens éblouissants sur la partition au puissant souffle poétique de Barker.
En mystagogue plutôt qu’en analyste, en poète plutôt qu’en clinicien, Howard Barker explore le creuset passionnel d’où surgit la folie d’Hamlet en donnant chair et voix à la scandaleuse Gertrude, monstre fabuleux tout entière dévouée à sa propre jouissance. Grâce à Barker, on comprend que la tragédie d’Hamlet est de ne pouvoir être Œdipe puisque sa mère est par essence amante, qu’elle a tué le père d’Hamlet en jouissant sur son cadavre, qu’elle affame sa fille en offrant à Claudius le lait d’un sein qui se refuse à devenir mamelle, qu’elle arbore à quarante-deux ans les tenues et les désirs d’une jeune femme et qu’elle s’agenouille au cimetière non pas devant la fosse de son mari mais devant le sexe dressé de son meurtrier… Interprétée avec une fureur qui sait admirablement retenir ses effets par une Anne Alvaro exceptionnelle de grâce impudique et de morgue amorale, Gertrude est la figure maîtresse de cette implacable partie d’échecs où tout se renverse jusqu’au décor et dont toutes les pièces se déplacent en fonction et autour de la reine, mante dévorante dont le cri orgasmique désagrège le cosmos comme seuls le peuvent le plaisir et la mort. Gertrude est comme la pulsion dionysiaque face à l’ordre apollinien : une insulte plus encore qu’une contradiction, sa menace plus que son envers. Crédit photo : ![]()
Critique /
le 21/01/09 à 20:29
Chemise propre et souliers vernis
Jean-Pierre Bodin, accompagné de trois musiciens au solide talent, fait revivre, avec sa truculence intarissable et sa bonhomie habituelle, l’univers du bal et ses histoires ordinaires et cocasses.
Jean-Pierre Bodin, qui se revendique avec humour « acteur ethnographe et colporteur de réalité » a l’art de créer, avec l’apparente décontraction et l’inventivité souriante d’une fin de soirée arrimée au zinc, des petits personnages anodins, un peu hâbleurs, beaux parleurs souvent éméchés, déconneurs inventifs, amateurs de blagues, de filles et de rouge limé, spécialistes de la java à papa et de la valse trébuchante. Généreux et authentiques, ces héros ordinaires ont le pied et le coude véloces et tournoient sous les lampions en des scènes que le conteur malicieux croque avec un réalisme tendre, drôle et émouvant. Poète du quotidien, Pierrot de l’ordinaire, homme du sens parce que du simple, Jean-Pierre Bodin rit avec et jamais contre ceux dont il raconte les histoires, comme celles de Jeannot, grand spécialiste des bals de campagne, qui sait bien que pour bien amuser et faire virevolter le populo, il faut toujours jouer un peu faux, comme à contretemps du quotidien prosaïque, pour permettre le chaloupé et le hiatus qui font chavirer les corps et les cœurs… Crédit photo : « Maud Rayer, Sophie Torresi et Chantal Garrigues dans une version contemporaine du mythe de Phèdre. » ![]()
Critique /
le 12/01/09 à 11:00
Pour Phèdre
Se consacrant essentiellement au répertoire contemporain, la Compagnie de l’Arcade a choisi d’investir le mythe de Phèdre à travers une pièce de l’auteur suédois Per Olov Enquist. Le metteur en scène Vincent Dussart crée un spectacle anguleux et stylisé.
« Comme c’est étrange », avoue Phèdre au crépuscule de son existence, « Hippolyte est mort / et pourtant je ne ressens aucune peine / On dirait qu’il n’a jamais existé / Maintenant je suis vide c’est tout / Vide dépourvue de poids au milieu de / cette éclipse ». Dépourvue de poids, Phèdre (Maud Rayer), mais aussi Hippolyte (Xavier Czapla), Thésée (Jean-Pierre Bélissent), Œnone (Chantal Garrigues), Aricie (Sophie Torresi) et Théramène (Alain Courivaud). Tous dépourvus de leur poids de personnages de tragédie, comme à distance de destins qu’ils connaissent par cœur pour les endosser sempiternellement depuis l’antiquité. Après Euripide, Sénèque, Robert Garnier, Jean Racine…, ce sont par les vers libres de Per Olov Enquist (né en 1934) que ces êtres légendaires se laissent aujourd’hui traverser et remodeler. Créé il y a sept ans à la Manufacture de Saint-Quentin (théâtre dans lequel la Compagnie de l’Arcade a été en résidence de 2002 à 2008), le spectacle de Vincent Dussart met en lumière cette forme de dissociation qui place le public devant une double série de protagonistes : les figures théâtrales sorties de l’esprit de l’écrivain suédois ; les entités éternelles constituant le squelette, la matière structurelle de ces héros mythologiques. Crédit photo : V. Arbelet
Critique/Création à Dijon /
le 25/11/08 à 20:12
Hamlet
Un orchestre, un spectre, un cheval, un fossoyeur… Confrontant la tragédie de William Shakespeare à un univers de cabaret, Matthias Langhoff donne naissance à une version d’Hamlet pleine de vivacité, de saisissements et de contrastes. Une version magnifiquement bariolée au sein de laquelle s’illustre un impressionnant collectif de comédiens.
« Pour moi, un spectacle, ce n’est pas un produit, déclare le metteur en scène, c’est un bricolage. » Il n’est peut-être pas de meilleure approche du travail de Matthias Langhoff que celle-ci : envisager ses créations si singulières, si éminemment personnelles, comme des bricolages. Des bricolages savants, forains, poétiques, foisonnants, sensibles, métaphysiques, denses, indociles… Des bricolages qui donnent naissance à de vastes champs d’accumulations, à des surenchères d’entremêlements, de superpositions, de télescopages théâtraux. Comme si, touche après touche, les spectacles du metteur en scène allemand se construisaient à la faveur d’innombrables expérimentations artisanales : certaines d’entre elles prenant corps dans la représentation finale, d’autres s’effaçant en laissant derrière elles l’empreinte incertaine de leur furtive existence. Le théâtre de Matthias Langhoff révèle, ainsi, un espace du jaillissement et de la liberté, un espace de l’insoumission qui ne semble jamais s’en laisser imposer par un quelconque a priori. Pour autant — et c’est sans doute là l’une de ses immenses qualités — ce théâtre ne se limite en aucun cas aux appels de l’anticonformisme ou de la radicalité. Alors que tant de metteurs en scène se dirigent vers la facilité des cadres établis, des recettes de l’efficacité, Matthias Langhoff semble se réinventer sans cesse, résolvant des énigmes, bâtissant ses édifices de théâtre jusqu’à atteindre l’acuité, la justesse, la force qu’il sait correspondre aux œuvres dont il s’empare. Ceci, en puisant dans son imaginaire fourmillant, dans ses éternelles obsessions. Crédit photo : Christian Ganet ![]()
Critique /
le 25/11/08 à 20:02
Coriolan
Christian Schiaretti met en scène Coriolan, tragédie politique et guerrière interrogeant le statut de la représentation. Un spectacle magistral au souffle épique servi par des comédiens d’envergure.
Orgueilleux et brutal chef de guerre, Caïus Martius, nourri à la mamelle de l’ambitieuse Volumnia, parangon des vertus romaines, est le bras armé de la République contre les Volsques auxquels il inflige une cinglante défaite devant Corioles, leur capitale. Il doit au sang répandu à flots de l’ennemi son surnom de Coriolan. Son triomphe conduit sa caste à le proposer comme consul mais pour acquérir ce titre, il lui faut obtenir les voix de la plèbe dont il a toujours méprisé la versatilité, la pleutrerie et la couardise. Coriolan ne reconnaît de légitimité qu’au sang, celui qui coule dans ses veines patriciennes et celui des ennemis que Christian Schiaretti choisit de lui faire porter au visage comme un trophée. Au moment de devoir gagner les suffrages de la plèbe, Coriolan doit donc se plier aux usages de la représentation politique qui lui imposent de montrer ses cicatrices de guerre comme autant de promesses de protection tutélaire. Mais il s’y refuse. « Totus mundus agit histrionem » : tout le monde joue la comédie, sauf Coriolan. Cet adage de Pétrone, qui figurait sur le fronton du Globe shakespearien, est tracé par une main populaire sur le mur du vaste plateau investi par la troupe que dirige Schiaretti, comme pour rappeler cette double nécessité théâtrale et politique à laquelle Coriolan résiste, signant ainsi son bannissement et sa mort. Si la guerre, comme le remarquait Clausewitz est « la continuation de la politique par d’autres moyens », force est d’admettre que Coriolan, praticien des armes plutôt que théoricien, est inapte à croiser le fer des mots et incapable de briller au forum comme il le fait sur le champ de bataille. Personnage tragique s’il en est, Coriolan est pris dans le rets de contradictions dont il ne peut s’échapper : sa vertu est la raison de sa chute, sa pureté est l’occasion de sa souillure, son intégrité est la cause de sa mort. Héroïque et noble, Coriolan est un homme du passé, nécessairement dépassé par l’Histoire : à Rome, il incarne des valeurs guerrières suspectes aux yeux des démocrates, pour l’Angleterre renaissante exténuée par les conflits des Roses il campe des valeurs médiévales désuètes et dangereuses, pour la modernité, il est l’homme providentiel dont se méfient les foules tout en l’adorant. A cet égard, le choix fait par Christian Schiaretti de mettre en scène cette pièce rarement montée en affirmant y trouver « des questions de fonctionnement ou d’état du politique » résonne dans l’évidence d’interrogations brulantes d’actualité. Crédit photo : Brigitte Enguerand ![]()
Critique /
le 20/11/08 à 00:24
S’agite et se pavane
Célie Pauthe pénètre dans les méandres joyeux et amers de la création artistique à la lisière de la folie bergmanienne. Un tableau magistral dont on attend un rythme dramatique plus soutenu.
Ingmar Bergman connaît ses classiques, Strindberg, Ibsen, Shakespeare. L’influence théâtrale sur son cinéma est vécue comme une expérience collective avec groupes d’acteurs et de techniciens, figures hantées de forains et de bateleurs. « La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s’agite une heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus » : ainsi parle Macbeth, que le cinéaste suédois a monté à trois reprises et dont il s’inspire pour le titre de sa pièce, S’agite et se pavane, qui est aussi une création télévisuelle, En présence d’un clown (1998). L’Oncle Carl dont les nerfs sont fragiles est l’un des personnages-clé de l’œuvre de Bergman. Ici, dans le texte, reclus dans un asile psychiatrique d’Uppsala en 1925, Carl Akerblom (Marc Berman truculent de feu intérieur), pionnier du cinéma parlant, entraîne avec lui des amis proches pour tourner un film sur la fin viennoise de Franz Schubert. À Granäs, dans le local où se prépare la projection, « un projet commun contre le chaos et la dissolution », une panne électrique survient. Les acteurs passent aussitôt de l’autre côté de l’écran pour mener l’intrigue à son terme sur des planches de théâtre. Si l’on veut arpenter les rêveries, ces « régions sans limites des ombres mystérieuses et oniriques », il suffit d’un plateau de bois, de voiles que l’on hisse, de rideaux, de lanternes et les flammes tremblantes d’un piano de bougies. Crédit photo : Un prince oriental porté au sublime par un conteur d’aujourd’hui. ![]()
Critique /
le 20/11/08 à 00:18
Le Jeune Prince et la vérité
Au fait des métissages culturels dans sa ville de Stains, Marjorie Nakache s’en remet au conte oriental de Jean-Claude Carrière pour parcourir la planète et ses hommes en quête inlassable d’absolu.
Des malles, des bagages, des enchevêtrements de comédiens et de marionnettes, il n’en fallait pas plus pour imaginer la caverne d’Ali-Baba, à la façon de Marjorie Nakache. La metteuse en scène a trouvé un plaisir savoureux à concevoir dans l’audace un chez-soi onirique, un bric-à-brac de paysages illuminés et de rêves accumulés, une pure invention décalée et muséale, à la fois sombre et lumineuse, comme la vie qui coule entre le blanc, le noir et les couleurs de nos jours changeants. Sur le plateau, un horizon catastrophique de monts et de montagnes, juchés dans le désordre au-dessus de vallées et de villages miniaturisés, semble être prêt à s’effondrer ou bien à glisser jusqu’aux pieds du public. Cette fresque scénique esquissée à partir du Jeune Prince et la vérité de Jean-Claude Carrière met en scène un jeune maître d’Orient, une jolie marionnette de figure princière, portée par le conteur, la comédienne Pauline Delerue en blouson de cuir et lunettes de motard sur la tête. Le baroudeur trash et maladroit de nos temps modernes en a vu d’autres, il manque toutefois pour parfaire son éloquence un bon âne qui répondrait à la tradition classique de sa posture : il est destiné à parcourir la terre entière à la recherche d’on ne sait quelle raison.
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