Crédit photo : David Anémian Roberto Zucco
Critique / le 24/04/09 à 14:59
Roberto Zucco
Vingt ans après la mort de Bernard-Marie Koltès, le directeur de la Comédie de Valence signe une nouvelle version de Roberto Zucco. Une version qui peine à porter la figure du tueur en série à la hauteur de sa complexité.

Tout est là, dans une phrase lâchée par une prostituée à Roberto Zucco : « T’es de la race de ceux qui donnent envie de pleurer rien qu’à les regarder ». De la race de ceux qui suscitent ce mouvement, cette émotion-là, en un instant, un seul regard perdu, posé, qui donnent envie de pleurer rien qu’à les regarder. Tenter d’exprimer, d’appréhender, la race à laquelle appartient Roberto Zucco est sans conteste une chose ardue, difficile à faire. Difficile, tant la nature de ce personnage est dense, trouble et ample, tant elle convoque d’idées et d’inspirations mêlées, voire contradictoires. Roberto Zucco : un petit souffle de mort, un ange terrible, un assassin flamboyant, une étoile filante, un homme encore presque un enfant, un héros solaire, un fou au regard triste… Ou simplement la projection personnelle, fantasmatique, d’un auteur qui se sait condamné à une mort prochaine et décide de lier sa dernière œuvre de théâtre à la figure sublimée d’un tueur, à une photographie aperçue sur une affiche, dans le métro : une belle gueule surprise sur un avis de recherche placardé sur le mur d’une station ou d’un couloir de métro.

La race de ceux qui donnent envie de pleurer

Mettre en scène Roberto Zucco n’est-ce pas, avant tout, se poser la question de cette race-là, de cette pointe d’humanité chimérique, rêvée, sans doute désirée, à laquelle pourrait appartenir cette figure extraordinaire ? N’est-ce pas, en conséquence, faire le choix d’un comédien, acteur condamné à renvoyer sur scène toute la puissance, toute la grâce, l’extrême complexité, l’esprit de solitude de Roberto Zucco, interprète condamné à « donner envie de pleurer rien qu’à le regarder » ? Dans la mise en scène que signe aujourd’hui Christophe Perton, c’est Olivier Werner qui porte sur ses épaules cette folle responsabilité. Mais, il ne donne pas envie de pleurer. Sa performance, quoique d’une grande honnêteté, ne parvient jamais vraiment à dépasser le cadre du simple personnage de fait divers. Pas réellement de grâce, chez ce Roberto Zucco-là, pas de faille lumineuse et pas de grand mystère. Ressortent pourtant de ce spectacle, et ce n’est pas rien, quelques grands éclats de texte et la présence des formidables Pierre Baillot, Christiane Cohendy, Christine Gagnieux, Agathe Le Bourdonnec… Ainsi, c’est essentiellement pour eux, et pour la réussite avec laquelle Christophe Perton parvient à offrir en partage la langue de Bernard-Marie Koltès, que l’on assistera à cette nouvelle création du directeur de la Comédie de Valence. 
   
Manuel Piolat Soleymat

Roberto Zucco, de Bernard-Marie Koltès ; mise en scène de Christophe Perton. Du 22 au 30 avril 2009, puis du 15 au 20 octobre, à 20h00. Comédie de Valence, Centre dramatique national Drôme-Ardèche, Le Bel Image, Place Charles-Huguenel, 26000 Valence. Renseignements et réservations au 04 75 78 41 70.
Reprise à Metz le 24 octobre 2009 (dans le cadre des manifestations Koltès 2009), à la Comédie de Genève du 28 octobre au 7 novembre, au Théâtre des Treize Vents, à Montpellier, du 24 au 28 novembre.




Crédit photo : Brigitte Enguerand Pur
Critique / le 21/04/09 à 17:47
Pur
Lars Norén met en scène les acteurs de la Comédie-Française dans un texte dont il est l’auteur et ausculte l’intime en métaphysicien, autour de la lancinante question du temps et donc de la mort.

Art de la scène et donc de l’espace, le théâtre peine souvent à signifier la durée autrement que par le grimage et par des conventions tacitement acceptées par le spectateur. Le génie de Norén, dans l’écriture comme dans la mise en scène de Pur, est de parvenir à rendre visible et quasi palpable cette forme a priori de la sensibilité en la transformant en phénomène théâtral. Projections sur le mur du fond comme autant de traces mémorielles, d’anticipations ou de souvenirs, textes mêlés de deux couples dont l’un paraît d’abord la promesse menaçante de l’autre avant que le second ne s’avère le souvenir douloureux du premier, présence des comédiens jouant avec subtilité de leurs ressemblances dans le physique, la posture et le costume, remarquable travail du ton et de la voix qui disent les écarts, les fragilités et les écueils de l’âge : tout participe avec une rare subtilité à installer une synchronie de la diachronie aussi rare qu’étonnante et vertigineuse. Des quatre personnages installés dans le huis clos d’un appartement qu’un couple quitte au moment de se séparer et qu’un autre investit à l’aube de sa vie maritale, on n’apprend presque rien sinon les douleurs rétives au langage qui ont dévasté ou vont bientôt ravager leur vie. En cela aussi Lars Norén est très fort : se gardant de tout psychologisme et de tout pathos, évoquant pourtant le suicide d’un enfant, la solitude et l’échec, il prend la voie la plus ardue qui puisse être quand elle n’est pas balisée par le recours théorique, celle d’une métaphysique du quotidien où l’être-pour-la-mort se débat dans les tourments de sa condition.

Le temps ce grand sculpteur

« Quand je reste trop longtemps dans l’espace de l’existentialisme, celui de la société me manque. » dit l’écrivain et metteur en scène suédois, évoquant l’écriture en parallèle dans son œuvre de « pièces de société » et de « pièces intimes ». Or, étonnamment, de même que A la mémoire d’Anna Politkovskaïa, montée cette saison au Théâtre des Amandiers, enracinait le récit du désastre dans les blessures les plus personnelles que la modernité impose à ses victimes, de même ici, l’exploration de l’intime se fait sous une modalité universelle où les personnages s’effacent derrière l’humain dont ils sont l’incarnation. Le propos n’est peut-être pas social ou politique alors (encore que la précision sociologique des répliques, des références et des expressions suggère tout – et souvent avec drôlerie – du malaise des âmes contemporaines prises dans les affres de la vie à deux et de l’enfantement), mais il est clairement et remarquablement métaphysique en ce qu’il ausculte ce qui fonde à la fois notre finitude, notre angoisse et notre responsabilité. Norén dit dans son Journal intime d’un auteur, qui vient de paraître aux éditions de L’Arche, à propos de son travail : « C’est difficile de décrire ce qui se produit dans le travail, quand je sculpte dans le temps, quand je sculpte les contours du temps dissout par le temps. Du temps dissout par le temps. C’est ce qu’on fait, quotidiennement, instantanément, inlassablement, même quand on ne sait plus qu’on n’a rien d’autre que les contours. ». Une sculpture dans le temps faisant œuvre de mémorial humain, dans l’élégance, l’humilité, la simplicité, l’authenticité et la vérité d’un art maîtrisé de bout en bout et servi par des comédiens à la hauteur de cet enjeu : à cela s’apparente ce spectacle.

Catherine Robert

Pur, texte et mise en scène de Lars Norén, traduction de Katrin Ahlgren. Du 15 avril au 17 mai 2009. Mardi à 19h ; du mercredi au samedi à 20h ; dimanche à 16h. Théâtre du Vieux-Colombier, 21, rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris. Réservations au 01 44 39 87 00 / 01. Vient de sortir aux éditions de L’Arche Journal intime d’un auteur, de Lars Norén.




Crédit photo : Tristan Jeanne-Valès L’Affiche
Critique / le 27/03/09 à 16:45
L’Affiche
Poursuivant son travail sur les écritures contemporaines, le Panta Théâtre présente L’Affiche, pièce du jeune auteur québécois Philippe Ducros. Un spectacle qui, entre Israël et Palestine, traverse les déchirements d’êtres humains happés par la mort et la violence.

« Ce n’est pas la guerre, Sarah, c’est l’occupation, explique Itzhak à son épouse. On ne peut pas s’attendre à ce qu’ils ne fassent rien. (…) Un jour, on va devoir vivre avec eux. » « Ils », « eux », ce sont les Palestiniens, hommes et femmes que ce jeune israélien en cours de service militaire a de plus en plus de mal à combattre. Car, il a tué Salem et cette mort agit en lui comme une déflagration. Une déflagration qui, bien sûr, retentit également du côté de la famille du disparu. Le père de ce dernier, imprimeur, va lui-même confectionner les affiches représentant le visage de ce fils tombé en martyr de la cause palestinienne. Les portraits ainsi imprimés iront tapisser les murs d’une terre qui, à l’image de ce foyer amputé, ne cesse de s’enfoncer dans la souffrance et la colère. Le conflit israélo-palestinien est un sujet dont assez peu d’auteurs dramatiques occidentaux se sont emparés. Un sujet périlleux, éminemment sensible, qui peut entraîner bien des dérives et bien des schématismes. Ces pièges, le jeune auteur québécois Philippe Ducros a su les éviter en plongeant dans la profondeur et la vérité de l’humain, en choisissant de composer une fresque de l’ordinaire, de la quotidienneté, plutôt qu’une pièce à thèse.
   
Une terre à partager       
   
Cette fresque — segmentée en vingt-cinq « affiches » — tisse un maillage extrêmement dense de lieux et de situations, de révoltes, d’engagements, de rêves et de renoncements. Comme autant de parenthèses ouvrant sur des trajectoires personnelles hautement complexes, L’Affiche pose les jalons de réalités qui échappent aux réductions manichéennes. Car, ce sont des êtres et non simplement de beaux concepts qui se situent au centre de ce projet théâtral. Des êtres déchirés, torturés par leurs blessures intimes, que Guy Delamotte a eu la bonne idée de placer dans un univers totalement déréalisé. En effet, la scénographie conçue par Jean Haas ne se réfère en rien aux multiples points géographiques définis par le texte. Elle trace le cadre d’une salle de réunion dans laquelle paraissent devoir se tenir des négociations de paix entre Américains, Palestiniens, Israéliens et Européens. En s’écartant de manière radicale d’un réalisme illustratif, le metteur en scène construit une représentation aux effets parfois volontaristes, mais qui démontre une belle hauteur de vue. Une représentation pleine d’exigence qui offre la possibilité de réflexions dégagées de toutes perspectives sentimentales ou misérabilistes.

Manuel Piolat Soleymat   

L’Affiche, de Philippe Ducros ; mise en scène de Guy Delamotte. Les 26 et 27 mars 2009 à 19h30, le 28 mars à 20h30. Centre dramatique régional de Haute-Normandie, Théâtre des deux rives, 48, rue Louis-Ricard, 76000 Rouen. Réservations au 02 35 70 22 82. Reprise au TARMAC de la Villette, à Paris, en octobre 2009.




Crédit photo : L’Habilleur
Critique / le 26/03/09 à 12:17
L’Habilleur
Une mise en scène pleinement réussie de Laurent Terzieff qui célèbre l’art de la scène à travers un excellent texte, drôle et captivant.

De Shakespeare à Pirandello, et jusqu’au récent et remarquable Mephisto for ever de Guy Cassiers sur un texte de Tom Lanoy, le thème du théâtre dans le théâtre interroge les conditions de l’art dramatique, ainsi que les rapports entre l’art et la vie. Une question aiguë, tant l’art ambitionne non seulement de refléter le monde mais aussi à travers son regard esthétique d’exercer une influence sur lui. Ronald Harwood a été pendant sept ans l’habilleur de Sir Donald Wolfit (1902-1968), acteur talentueux particulièrement reconnu pour son interprétation de Lear et chef de la Royal Shakespeare Company, finançant lui-même la troupe, et la pièce rend hommage au théâtre et à ceux qui le font. Ce qui transparaît à chaque instant dans cet excellent texte drôle, brillant et captivant, ce ne sont pas principalement les tenants et aboutissants de ce questionnement sur les relations entre l’art et la vie, c’est d’abord un immense amour de la scène, lieu poétique et pratique, fabrique artisanale où la parole s’incarne et doit trouver les moyens d’investir l’espace et de toucher les spectateurs. Cet amour est ici servi par des acteurs magnifiques jusqu’au moindre détail, des acteurs que le public admire pour leur science. Et par un metteur en scène, aussi interprète principal, dont la carrière tout entière témoigne d’une très haute exigence artistique en partage avec les spectateurs.
L’habilleur miroir de l’acteur
La pièce  met en scène une compagnie shakespearienne itinérante et surtout son chef de troupe, le Maître, acteur vieillissant et épuisé, et son habilleur, qui l’accompagne fidèlement et exclusivement depuis seize ans. Le spectacle commence avant la représentation du Roi Lear (la 227ème de la compagnie), et le Maître ne semble pas en état de jouer. Il faut voir Laurent Terzieff dans ce rôle du Maître, cabotin, mégalomane, égoïste et grandiose, dont l’esprit parfois défaille, et Claude Aufaure dans celui son habilleur infiniment aimant et patient, répliquant avec intelligence et humour, s’aidant de temps à autre d’une bonne lampée de brandy. Un duo fascinant, où l’habilleur est “le miroir de l’acteur“, où l’acteur, qui se dit “esclave“ de sa vocation, n’en peut plus de puiser dans ses dernières forces, de continuer encore et encore. Car il faut hurler sur la lande, porter Cordélia morte, et mourir à son tour. Une épreuve difficile, d’autant que la troupe a des soucis de recrutement (Philippe Laudenbach et Jacques Marchand sont de très comiques Edmond et Fou !). La tempête qui sévit sur la scène est aussi dans les rues. Nous sommes à Londres en janvier 1942, sous les bombardements nazis. « Sachez que chacune de mes paroles sera un bouclier contre votre barbarie, chacune de mes répliques un rempart contre votre règne de terreur. » clame le Maître. Et Norman répond : « Je ne pense pas qu’ils vous entendent, Maître. » Cette formidable équipe d’acteurs, qui donne à voir l’envers du décor et célèbre l’art de l’acteur dans sa sincérité et son artisanat si exigeants, offre en cadeau au public une mise en scène aboutie et réussie, avec humour et humilité. Bravo !
Agnès Santi
L’Habilleur de Ronald Harwood, texte français Dominique Hollier, mise en scène Laurent Terzieff, du mardi au samedi à 21h, samedi à 17h, au Théâtre Rive Gauche, 6 rue de la Gaîté, 75014 Paris. Tél : 01 43 35 32 31.




Crédit photo : Antonia Bozzi Le Garçon du dernier rang
Critique / le 16/03/09 à 10:59
Le Garçon du dernier rang
Après Chemin du ciel, créé la saison dernière, Jorge Lavelli retrouve à la Tempête Juan Mayorga et son écriture complexe qu’il met en scène avec une subtile efficacité et une magistrale lisibilité.

« L’écriture théâtrale, c’est celle qui remplit l’espace. », dit Jorge Lavelli. A cet égard, celle du dramaturge espagnol Juan Mayorga, que Lavelli tient pour un des auteurs les plus doués et les plus pertinents de sa génération, correspond parfaitement à cette définition au point de constituer un défi audacieux pour qui s’en empare. Défi que Jorge Lavelli relève avec brio : à l’écriture stratifiée de Mayorga, qui alterne les points de vue, les niveaux de récit et les intrigues parallèles, il impose une mise en scène qui joue du fondu enchaîné avec une aisance quasi cinématographique, un rythme trépidant qui correspond parfaitement au suspense sur lequel repose l’histoire et une économie scénographique qui permet au jeu des comédiens de se déployer avec une remarquable fluidité. Ces derniers se voient imposer par l’ensemble des changements de ton et de posture qu’ils maîtrisent avec rigueur et avec force, se pliant à une direction d’acteurs implacable qui mime en ses effets la manipulation machiavélique dont l’auteur ausculte les méandres.

Mise en abyme de la perversion

L’histoire inventée par Juan Mayorga est en effet celle de deux personnalités perverses prises au piège de leurs fantasmes. Claude (extraordinaire Sylvain Levitte qui fait ici preuve d’un talent prometteur) suit depuis le dernier rang de la classe les cours de Germain, professeur de lettres que la médiocrité de ses élèves a transformé au fil des ans et des copies en un cynique à l’élégance désabusée. Germain a depuis longtemps renoncé à débusquer le génie chez les apprenants jusqu’à ce qu’il en découvre les germes dans une rédaction de Claude qu’il pousse alors à continuer l’œuvre de voyeur qu’il a commencé d’écrire en se faisant l’entomologiste de la famille de Rapha, un de ses camarades. Claude manipule la famille de Rapha, Germain manipule Claude en encourageant en lui l’écrivain et le maton vicieux jusqu’à se retrouver lui-même pris dans les filets qu’il a aidé à tisser. Le maître et l’élève sont tous les deux otages de cette vie par procuration qu’est la littérature et dont seule la femme de Germain sait qu’elle est le gage d’un malheur assuré. Jouant des situations davantage que des psychologies, Juan Mayorga réussit puissamment à installer le malaise sans jamais faire autre chose qu’en indiquer les circonstances. De même, Jorge Lavelli n’impose pas de lecture moralisatrice à cette fable cruelle qu’il réussit à traiter en évitant les écueils du naturalisme. Les personnages qu’il fait évoluer sur un espace modulé par le déplacement des acteurs et quelques éléments de décor réduits au minimum, oscillent comme des pantins dans le trouble du dilemme entre déterminisme et liberté, chacun semblant à la recherche du maître sur lequel régner, preuve que le plaisir du manipulateur s’origine dans la jouissance du manipulé : jeu de miroirs dont le théâtre est la constante illustration.

Catherine Robert

Le Garçon du dernier rang, de Juan Mayorga ; mise en scène de Jorge Lavelli. Du 3 mars au 12 avril 2009. Mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h30 ; jeudi à 19h30 ; dimanche à 16h. Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris. Réservations au 01 43 28 36 36.




Crédit photo : PIDZ La Nuit de l’iguane
CRITIQUE / le 14/03/09 à 17:01
La Nuit de l’iguane
Georges Lavaudant crée une version magnifiquement stylisée de la pièce de Tennessee Williams. Une version singulière, enthousiasmante, qui échappe aux stéréotypes réalistes et psychologiques pour faire vibrer les mouvements les plus intimes de l’humain.

Il est souvent périlleux, pour un metteur en scène de théâtre, de s’aventurer sur les terres de pièces mythifiées par le cinéma. La Nuit de l’iguane, écrite par Tennessee Williams en 1961 puis portée sur grand écran par John Huston trois ans plus tard, fait partie de ces œuvres dramatiques entièrement phagocytées par le succès de leur adaptation cinématographique. La luxuriance et la beauté de la nature mexicaine, la sensualité de corps qui se cherchent dans une atmosphère de moiteur troublante, la présence magnétique de Richard Burton, Ava Gardner, Deborah Kerr… Il serait parfaitement illusoire de souhaiter retrouver, sur un plateau de théâtre, la puissance d’illustration photographique qu’offre le cinéma. Georges Lavaudant le sait bien. Il s’agit d’un metteur en scène bien trop fin pour se laisser aller à ce genre de tentations. Se tenant depuis toujours à distance des projets purement réalistes ou psychologiques, l’ancien directeur du Théâtre national de l’Odéon présente une Nuit de l’iguane qui s’affranchit de manière radicale de l’imagerie laissée par la production hollywoodienne. Il crée ainsi une représentation de toute beauté, une représentation stylisée, exigeante, épurée à l’extrême, qui bénéficie d’une distribution prestigieuse : Astrid Bas, Anne Benoit, Pierre Debauche, Sara Forestier, Tcheky Karyo, Dominique Reymond…

Un lacis d’avancées sourdes et souterraines

C’est d’ailleurs en grande partie autour de la singularité et de la densité de ces comédiens que le metteur en scène fonde sa représentation, autour de leur capacité à investir de façon personnelle, profondément intérieure, les lignes de force traversant La Nuit de l’iguane. Cette proposition théâtrale est tout le contraire d’une proposition à effets. Mettant à nu la pièce du dramaturge américain, ne s’intéressant ni à la superficie des relations humaines ni aux détails des situations (les comédiens et le metteur en scène ont procédé, collégialement, à un important travail de coupes), Georges Lavaudant centre son regard sur les avancées sourdes et souterraines qui lentement se dessinent derrière le choc des solitudes que révèle le plateau. Des avancées mystérieuses, tout d’abord presque imperceptibles, qui peu à peu s’imposent de manière quasi suprasensible. Au sein d’une superbe scénographie signée Jean-Pierre Vergier, les interprètes ne cherchent en effet aucune efficacité de jeu immédiate. Ils prennent des chemins théâtraux beaucoup plus énigmatiques et ambitieux. Des chemins sur lesquels ils parviendront à dévoiler les douleurs profondes, les tourments existentiels d’êtres en quête de vérité intime, d’êtres comme en exil parmi les réalités du monde.

Manuel Piolat Soleymat

La Nuit de l’iguane, de Tennessee Williams (texte français de Daniel Loayza) ; mise en scène de Georges Lavaudant. Du 9 mars au 5 avril 2009. Du lundi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h30. Relâche les mercredis et jeudis. MC93 Bobigny, 1, boulevard Lénine, 93000 Bobigny. Réservations au 01 41 60 72 72 ou sur www.mc93.com. Tournée à suivre en régions.




Crédit photo : Le violon, bel ingrédient du spectacle qui suscite un amour difficile. La première seconde
Critique / le 13/03/09 à 16:37
La première seconde
Un kaléidoscope d’histoires personnelles d’intensité inégale sur cette seconde décisive qui invite au recommencement. Entre mélancolie et bonheur, une création collective du Théâtre de l’Arc-en-Ciel sur le vivre ensemble.

« Raconter un bout de notre monde qui est aussi le vôtre ». Sur la scène, les sept comédiens du Théâtre de l’Arc-en-Ciel livrent avec sincérité une mosaïque d’expériences de vie, dictées par une nécessité intérieure, une volonté de transmettre à un public cet instant suspendu, combatif et décisif, où les situations basculent, se libèrent ou se crispent. « Une porte à franchir, une rencontre manquée à tout jamais, un regard enfin retrouvé, une course folle à la vie, une épreuve à traverser ». Ou la révolte d’un jeune homme interloqué par la cruauté du monde, que ses amis ne trouvent pas assez léger - l’histoire inaugurale, la plus écrite, très réussie - , l’amour difficile d’un autre pour le violon - un bel ingrédient du spectacle -, la perte du bien-aimé, une étonnante partie de chasse, etc. Le spectacle se décline ainsi en sept commandes d’écriture où chacun s’appuie sur son parcours singulier, toujours inscrit au cœur des autres, car il est évident que cette famille d’artistes, visiblement très complice et sensible, est allergique à la solitude et l’individualisme. Toujours l’unique et le collectif, le je et le nous,  s’articulent. Sans lien dramaturgique entre elles, oscillant entre éclats de réel et conte onirique, agitation et introspection, mélancolie et bonheur, les histoires se disent autant à travers les corps que les mots. Il est à la fois très exigeant, très généreux  et très risqué de partir de rien, ou plutôt de soi, pour construire l’écriture.
« Avoir terriblement besoin de l’autre »
« Etant partis sans filet, nous avons dû nous heurter à notre propre carcasse humaine, avoir besoin, terriblement besoin de l’autre. » précise Sophie Iris Aguettant. Et c’est comme si les personnes se laissaient voir derrière les comédiens. Le résultat comporte des fulgurances, mais aussi des moments maladroits ou naïfs, d’autant plus que chaque histoire, morcelée en deux parties, est condensée et concentrée sur l’humain plus que sur une intrigue. Un sacré pari, visant à révéler les rouages de l’humain dans le monde, que chaque histoire reflète de façon très inégale, ne parvenant pas toujours à dire l’universel à travers l’intime. Cette première seconde c’est aussi l’aventure de cette pièce tout entière, l’aventure d’un dévoilement qui recèle ses forces et ses faiblesses, mais qui a le mérite d’oser le défi de la scène. Un mérite à encourager car il caractérise la beauté et la singularité du théâtre. « L’acteur est appelé à explorer la vaste palette des couleurs de son humanité, certain qu’il porte en lui, même en puissance, tout le sombre et le clair dont l’homme est constitué. Les aspérités, les fractures, les déficiences même de la nature sont sa matière première. » (extrait de la charte du théâtre de l’Arc-en-Ciel).  Le spectacle même est finalement l’expression de cette formidable et indispensable fragilité de l’art théâtral. 
Agnès Santi

La première seconde, textes, musiques et mise en scène par les comédiens du Théâtre de l’Arc en Ciel, du 6 mars au 5 avril, du lundi au samedi à 21h, jeudi à 19h, dimanche à 17h, sauf les 9 et 16 mars, relâche du 22 au 25 mars, au Kiron Espace, 10 rue de la Vacquerie, 75011 Paris. Tél : 01 44 64 11 50.




Crédit photo : Gertrude (Le Cri)
CRITIQUE / le 21/01/09 à 20:31
Gertrude (Le Cri)
Quand le théâtre offre la rencontre miraculeuse du texte, de la mise en scène et du jeu : Corsetti dirige en maître des comédiens éblouissants sur la partition au puissant souffle poétique de Barker.

En mystagogue plutôt qu’en analyste, en poète plutôt qu’en clinicien, Howard Barker explore le creuset passionnel d’où surgit la folie d’Hamlet en donnant chair et voix à la scandaleuse Gertrude, monstre fabuleux tout entière dévouée à sa propre jouissance. Grâce à Barker, on comprend que la tragédie d’Hamlet est de ne pouvoir être Œdipe puisque sa mère est par essence amante, qu’elle a tué le père d’Hamlet en jouissant sur son cadavre, qu’elle affame sa fille en offrant à Claudius le lait d’un sein qui se refuse à devenir mamelle, qu’elle arbore à quarante-deux ans les tenues et les désirs d’une jeune femme et qu’elle s’agenouille au cimetière non pas devant la fosse de son mari mais devant le sexe dressé de son meurtrier… Interprétée avec une fureur qui sait admirablement retenir ses effets par une Anne Alvaro exceptionnelle de grâce impudique et de morgue amorale, Gertrude est la figure maîtresse de cette implacable partie d’échecs où tout se renverse jusqu’au décor et dont toutes les pièces se déplacent en fonction et autour de la reine, mante dévorante dont le cri orgasmique désagrège le cosmos comme seuls le peuvent le plaisir et la mort. Gertrude est comme la pulsion dionysiaque face à l’ordre apollinien : une insulte plus encore qu’une contradiction, sa menace plus que son envers.

Du théâtre à la perfection

Le texte de Barker, magnifiquement traduit en français par Elisabeth Angel-Perez et Jean-Michel Déprats, est extrêmement dense. Poétique, sensuel, obscène, jouant des répétitions et des ruptures, des niveaux de langue et de sens, il constitue un matériau dont les comédiens s’emparent avec une aisance et une souplesse peu communes, permettant ainsi son écoute au-delà des seules étapes de l’intrigue. La mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti réussit le tour de force de se mettre à son service tout en installant une autonomie dramatique qui le sublime sans l’écraser. Il faut saluer à cet égard le remarquable équilibre que le metteur en scène réussit à instaurer entre l’inventivité et l’originalité des propositions qu’il fait surgir au plateau et l’absolu respect avec lequel il traite le texte que la scénographie et le décor transcendent en en illustrant la signification et en en clarifiant les ressorts. Servi par une troupe impeccable de talent et de maîtrise, ce spectacle est un véritable chef-d’œuvre qui offre la rareté de la complémentarité parfaite entre tous les éléments que convoque le théâtre.

Catherine Robert

Gertrude (Le Cri), de Howard Barker ; mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti. Du 8 janvier au 8 février 2009. Du mardi au samedi à 20h ; le dimanche à 15h. Odéon – Théâtre de l’Europe, Théâtre de l’Odéon, place de l’Odéon, 75006 Paris. Réservations au 01 44 85 40 40.




Crédit photo : Chemise propre et souliers vernis
Critique / le 21/01/09 à 20:29
Chemise propre et souliers vernis
Jean-Pierre Bodin, accompagné de trois musiciens au solide talent, fait revivre, avec sa truculence intarissable et sa bonhomie habituelle, l’univers du bal et ses histoires ordinaires et cocasses.

Jean-Pierre Bodin, qui se revendique avec humour « acteur ethnographe et colporteur de réalité » a l’art de créer, avec l’apparente décontraction et l’inventivité souriante d’une fin de soirée arrimée au zinc, des petits personnages anodins, un peu hâbleurs, beaux parleurs souvent éméchés, déconneurs inventifs, amateurs de blagues, de filles et de rouge limé, spécialistes de la java à papa et de la valse trébuchante. Généreux et authentiques, ces héros ordinaires ont le pied et le coude véloces et tournoient sous les lampions en des scènes que le conteur malicieux croque avec un réalisme tendre, drôle et émouvant. Poète du quotidien, Pierrot de l’ordinaire, homme du sens parce que du simple, Jean-Pierre Bodin rit avec et jamais contre ceux dont il raconte les histoires, comme celles de Jeannot, grand spécialiste des bals de campagne, qui sait bien que pour bien amuser et faire virevolter le populo, il faut toujours jouer un peu faux, comme à contretemps du quotidien prosaïque, pour permettre le chaloupé et le hiatus qui font chavirer les corps et les cœurs…

Un spectacle convivial et fraternel

Bertrand Péquèriau, Eric Proud et Bruno Texier, trois musiciens dont les audaces inventives ne se limitent pas à l’accompagnement instrumental, font naître avec Bodin des tableaux suggestifs aussi inattendus que désopilants. Les chansons d’Alexandrine Brisson, rigolotes et poétiques, sont interprétées avec tout ce qu’il faut de canards pour que le spectacle obéisse à l’adage de Jeannot le matois. Jean-Pierre Bodin, qui évoque les accordéons, les rêves un peu déglingués et la réalité un peu cabossée de ces athlètes du banal qui ont toujours un habit de fête de rechange au fond du coffre de leur voiture en cas de digestion hasardeuse du plat de mogettes, se joue avec esprit de son propre récit, sans jamais se prendre au sérieux. L’auteur et comédien se livre à un éloge gourmand de l’univers des bals et à une chronique savoureuse des choses et des gens en un spectacle qui s’achève pour tous sur la scène transformée en piste de bal que chacun peut investir, cavalière au bras ou canon de rouge à la main, dans un grand tournoiement camarade, jouissif et joyeux.

Catherine Robert

Chemise propre et souliers vernis, de Jean-Pierre Bodin ; complicité artistique d’Hervé Pierre et Sylvie Reteuna. Du 6 janvier au 8 février 2009. Mardi, mercredi et jeudi à 19h ; vendredi à 20h30 ; samedi à 16h et 20h30 ; dimanche à 16h ; relâche le lundi, le 10 janvier et le 1er février à 16h. Théâtre Artistic Athévains, 45, rue Richard-Lenoir, 75011 Paris. Réservations au 01 43 56 38 32.




Crédit photo : « Maud Rayer, Sophie Torresi et Chantal Garrigues dans une version contemporaine du mythe de Phèdre. » Pour Phèdre
Critique / le 12/01/09 à 11:00
Pour Phèdre
Se consacrant essentiellement au répertoire contemporain, la Compagnie de l’Arcade a choisi d’investir le mythe de Phèdre à travers une pièce de l’auteur suédois Per Olov Enquist. Le metteur en scène Vincent Dussart crée un spectacle anguleux et stylisé.

« Comme c’est étrange », avoue Phèdre au crépuscule de son existence, « Hippolyte est mort / et pourtant je ne ressens aucune peine / On dirait qu’il n’a jamais existé / Maintenant je suis vide c’est tout / Vide dépourvue de poids au milieu de / cette éclipse ». Dépourvue de poids, Phèdre (Maud Rayer), mais aussi Hippolyte (Xavier Czapla), Thésée (Jean-Pierre Bélissent), Œnone (Chantal Garrigues), Aricie (Sophie Torresi) et Théramène (Alain Courivaud). Tous dépourvus de leur poids de personnages de tragédie, comme à distance de destins qu’ils connaissent par cœur pour les endosser sempiternellement depuis l’antiquité. Après Euripide, Sénèque, Robert Garnier, Jean Racine…, ce sont par les vers libres de Per Olov Enquist (né en 1934) que ces êtres légendaires se laissent aujourd’hui traverser et remodeler. Créé il y a sept ans à la Manufacture de Saint-Quentin (théâtre dans lequel la Compagnie de l’Arcade a été en résidence de 2002 à 2008), le spectacle de Vincent Dussart met en lumière cette forme de dissociation qui place le public devant une double série de protagonistes : les figures théâtrales sorties de l’esprit de l’écrivain suédois ; les entités éternelles constituant le squelette, la matière structurelle de ces héros mythologiques.

Des personnages ambivalents et solitaires

Ce Pour Phèdre s’appuie ainsi sur une discrète et pertinente mise en abyme. Anguleuse et stylisée, élaborant une esthétique abstraite, la représentation construite par Vincent Dussart installe en effet un processus de « jeu dans le jeu » par le truchement duquel chaque personnage semble amené à porter un regard non seulement sur les rôles réinventés par Per Olov Enquist, mais également sur sa propre condition, sur sa propre destinée dramatique. Un peu comme si une forme de solitude et d’enfermement venait réinterroger la succession de chants composant cette nouvelle version de Phèdre. Œuvrant sur scène tels des âmes dociles amenées une énième fois à creuser leurs problématiques intimes, à éclairer les questions de la passion et de la cruauté, les six interprètes dessinent les contours d’un spectacle incontestablement intéressant, mais qui pèche parfois par excès de formalisme. Un spectacle qui, en lissant quelques-unes de ses arêtes, en allant vers davantage d’ampleur et de simplicité, ferait apparaître de façon beaucoup plus éclatante les enjeux et les implications de ses mises en perspective existentielles.

Manuel Piolat Soleymat

Pour Phèdre, de Per Olov Enquist (traduction de Philippe Bouquet) ; mise en scène de Vincent Dussart. Du 10 au 18 janvier 2009, à 21h00. Sudden Théâtre, 14 bis, rue Sainte-Isaure, 75018 Paris. Réservations au 01 73 74 86 53.




Crédit photo : V. Arbelet Hamlet
Critique/Création à Dijon / le 25/11/08 à 20:12
Hamlet
Un orchestre, un spectre, un cheval, un fossoyeur… Confrontant la tragédie de William Shakespeare à un univers de cabaret, Matthias Langhoff donne naissance à une version d’Hamlet pleine de vivacité, de saisissements et de contrastes. Une version magnifiquement bariolée au sein de laquelle s’illustre un impressionnant collectif de comédiens.

« Pour moi, un spectacle, ce n’est pas un produit, déclare le metteur en scène, c’est un bricolage. » Il n’est peut-être pas de meilleure approche du travail de Matthias Langhoff que celle-ci : envisager ses créations si singulières, si éminemment personnelles, comme des bricolages. Des bricolages savants, forains, poétiques, foisonnants, sensibles, métaphysiques, denses, indociles… Des bricolages qui donnent naissance à de vastes champs d’accumulations, à des surenchères d’entremêlements, de superpositions, de télescopages théâtraux. Comme si, touche après touche, les spectacles du metteur en scène allemand se construisaient à la faveur d’innombrables expérimentations artisanales : certaines d’entre elles prenant corps dans la représentation finale, d’autres s’effaçant en laissant derrière elles l’empreinte incertaine de leur furtive existence. Le théâtre de Matthias Langhoff révèle, ainsi, un espace du jaillissement et de la liberté, un espace de l’insoumission qui ne semble jamais s’en laisser imposer par un quelconque a priori. Pour autant — et c’est sans doute là l’une de ses immenses qualités — ce théâtre ne se limite en aucun cas aux appels de l’anticonformisme ou de la radicalité. Alors que tant de metteurs en scène se dirigent vers la facilité des cadres établis, des recettes de l’efficacité, Matthias Langhoff semble se réinventer sans cesse, résolvant des énigmes, bâtissant ses édifices de théâtre jusqu’à atteindre l’acuité, la justesse, la force qu’il sait correspondre aux œuvres dont il s’empare. Ceci, en puisant dans son imaginaire fourmillant, dans ses éternelles obsessions.

François Chattot : un Hamlet à la lisière du théâtre

Un artiste démiurge ? Assurément. Un artiste qui s’empare aujourd’hui de Hamlet, confrontant l’œuvre de William Shakespeare à un univers de music-hall. A moins qu’il ne s’agisse de l’inverse. « Qui est assis sur le dos de qui, s’interroge-t-il, est-ce le cabaret qui est sur le dos de Shakespeare ou Shakespeare qui avance sur le dos du cabaret ? Je ne le saurai qu’à la fin de l’expérience. » Extirpant deux vers de la pièce — En manteau rouge, le matin traverse / La rosée qui sur son passage paraît du sang —, Matthias Langhoff rebaptise Hamlet et crée un spectacle musical enjoué, un spectacle dont l’esprit facétieux laisse pointer toute la profondeur de cette méditation sur la mort, sur le doute, sur la mémoire. Incarnant un Hamlet vieillissant, François Chattot se situe d’emblée comme à lisière de la représentation, donnant parfois l’impression de ne pas vouloir participer à l’illusion du théâtre auquel il se sait prendre part. Comme si le phénomène d’indifférenciation décrit par René Girard dans son ouvrage sur Shakespeare* venait relier le comédien à son personnage. Ces moments de distance, presque d’isolement, donnent à entendre la pièce de façon extrêmement touchante, extrêmement poétique. Aux côtés de François Chattot, chacun des douze interprètes (Agnès Dewitte, Gilles Geenen, Jean-Claude Jay, Patricia Pottier, Jean-Marc Stehlé, Emmanuel Wion…) apporte sa pierre à cette imposante construction. Car ce « Hamlet-Cabaret » est avant tout un vrai grand spectacle d’acteurs. Un spectacle qui, au-delà de sa gaieté, confronte nos regards aux traumatismes de l’histoire de l’homme, au poids de sa désespérance.  

Manuel Piolat Soleymat           

* Shakespeare : les feux de l’envie, Editions Grasset.

Hamlet (En manteau rouge, le matin traverse La rosée qui sur son passage paraît du sang. Ou Ham. and Ex. by William Shakespeare), d’après William Shakespeare (texte français de Jörn Cambreleng, d’après le texte allemand de Heiner Müller et Matthias Langhoff) ; mise en scène et décor de Matthias Langhoff ; musique d’Olivier Dejours. Du 20 novembre au 6 décembre 2008. Les mardis et vendredis à 20h30, les mercredis et jeudis à 19h30, les samedis à 17h00. Relâche les dimanches et lundis. CDN - Théâtre Dijon Bourgogne, Parvis Saint-Jean, rue Danton, 21000 Dijon. Réservations au 03 80 30 12 12.
Reprise les 10 et 11 décembre 2008 à la Scène nationale de Mâcon, du 7 au 9 janvier 2009 à la Scène nationale de Chambéry et de la Savoie, les 13 et 14 janvier au Théâtre Forum de Meyrin, les 22 et 23 janvier au CDN de Sartrouville, les 30 et 31 janvier au Théâtre Sortie Ouest à Béziers, du 4 au 6 février au Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, du 10 au 22 février au Théâtre national de Strasbourg.




Crédit photo : Christian Ganet Coriolan
Critique / le 25/11/08 à 20:02
Coriolan
Christian Schiaretti met en scène Coriolan, tragédie politique et guerrière interrogeant le statut de la représentation. Un spectacle magistral au souffle épique servi par des comédiens d’envergure.

Orgueilleux et brutal chef de guerre, Caïus Martius, nourri à la mamelle de l’ambitieuse Volumnia, parangon des vertus romaines, est le bras armé de la République contre les Volsques auxquels il inflige une cinglante défaite devant Corioles, leur capitale. Il doit au sang répandu à flots de l’ennemi son surnom de Coriolan. Son triomphe conduit sa caste à le proposer comme consul mais pour acquérir ce titre, il lui faut obtenir les voix de la plèbe dont il a toujours méprisé la versatilité, la pleutrerie et la couardise. Coriolan ne reconnaît de légitimité qu’au sang, celui qui coule dans ses veines patriciennes et celui des ennemis que Christian Schiaretti choisit de lui faire porter au visage comme un trophée. Au moment de devoir gagner les suffrages de la plèbe, Coriolan doit donc se plier aux usages de la représentation politique qui lui imposent de montrer ses cicatrices de guerre comme autant de promesses de protection tutélaire. Mais il s’y refuse. « Totus mundus agit histrionem » : tout le monde joue la comédie, sauf Coriolan. Cet adage de Pétrone, qui figurait sur le fronton du Globe shakespearien, est tracé par une main populaire sur le mur du vaste plateau investi par la troupe que dirige Schiaretti, comme pour rappeler cette double nécessité théâtrale et politique à laquelle Coriolan résiste, signant ainsi son bannissement et sa mort. Si la guerre, comme le remarquait Clausewitz est « la continuation de la politique par d’autres moyens », force est d’admettre que Coriolan, praticien des armes plutôt que théoricien, est inapte à croiser le fer des mots et incapable de briller au forum comme il le fait sur le champ de bataille. Personnage tragique s’il en est, Coriolan est pris dans le rets de contradictions dont il ne peut s’échapper : sa vertu est la raison de sa chute, sa pureté est l’occasion de sa souillure, son intégrité est la cause de sa mort. Héroïque et noble, Coriolan est un homme du passé, nécessairement dépassé par l’Histoire : à Rome, il incarne des valeurs guerrières suspectes aux yeux des démocrates, pour l’Angleterre renaissante exténuée par les conflits des Roses il campe des valeurs médiévales désuètes et dangereuses, pour la modernité, il est l’homme providentiel dont se méfient les foules tout en l’adorant. A cet égard, le choix fait par Christian Schiaretti de mettre en scène cette pièce rarement montée en affirmant y trouver « des questions de fonctionnement ou d’état du politique » résonne dans l’évidence d’interrogations brulantes d’actualité.

La représentation : victoire du théâtre sur la politique

Comme à son habitude, Christian Schiaretti excelle ici à mettre en scène une troupe nombreuse et homogène. Sur le vaste plateau nu, remarquablement mis en lumière par Julia Grand, les tableaux composés sont beaux et puissamment évocateurs. Mouvement des drapeaux, chorégraphie scénique impeccable, animation constamment pertinente de l’espace et des figures, économie jouissive des accessoires qui suggèrent les lieux sans empêtrer le jeu, rythme précis des scènes qui s’enchaînent avec brio : tout participe à offrir aux comédiens une aire de jeu parfaitement adéquate. Si la diction de certains a parfois du mal à se mesurer aux dimensions du plateau, tous incarnent avec une belle assurance les protagonistes virulents de cette tragédie. Le contraste entre Ménénius Agrippa, incarné avec une humanité bienveillante et caustique par le formidable Roland Bertin, et Coriolan, auquel Wladimir Yordanoff offre tous les attraits d’une mâle rudesse, suggère avec intérêt les deux manières « d’user de la bête » en politique que répertoriait Machiavel : le renard et le lion, le drame entre le sénateur et le général se jouant peut-être de leur impossible conciliation… Le reste des acteurs composent avec eux une troupe énergique et harmonieuse et tout dans ce spectacle concourt à la représentation réussie des affres de la représentation !

Catherine Robert

Coriolan, de William Shakespeare ; mise en scène de Christian Schiaretti. Du 21 novembre au 19 décembre 2008. Du lundi au samedi à 20h ; le dimanche à 15h30. Théâtre Nanterre-Amandiers, 7, avenue Pablo-Picasso, 92022 Nanterre. Réservations au 01 46 14 70 00.




Crédit photo : Brigitte Enguerand S’agite et se pavane
Critique / le 20/11/08 à 00:24
S’agite et se pavane
Célie Pauthe pénètre dans les méandres joyeux et amers de la création artistique à la lisière de la folie bergmanienne. Un tableau magistral dont on attend un rythme dramatique plus soutenu.

Ingmar Bergman connaît ses classiques, Strindberg, Ibsen, Shakespeare. L’influence théâtrale sur son cinéma est vécue comme une expérience collective avec groupes d’acteurs et de techniciens, figures hantées de forains et de bateleurs. « La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s’agite une heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus » : ainsi parle Macbeth, que le cinéaste suédois a monté à trois reprises et dont il s’inspire pour le titre de sa pièce, S’agite et se pavane, qui est aussi une création télévisuelle, En présence d’un clown (1998). L’Oncle Carl dont les nerfs sont fragiles est l’un des personnages-clé de l’œuvre de Bergman. Ici, dans le texte, reclus dans un asile psychiatrique d’Uppsala en 1925, Carl Akerblom (Marc Berman truculent de feu intérieur), pionnier du cinéma parlant, entraîne avec lui des amis proches pour tourner un film sur la fin viennoise de Franz Schubert. À Granäs, dans le local où se prépare la projection, «  un projet commun contre le chaos et la dissolution », une panne électrique survient. Les acteurs passent aussitôt de l’autre côté de l’écran pour mener l’intrigue à son terme sur des planches de théâtre. Si l’on veut arpenter les rêveries, ces « régions sans limites des ombres mystérieuses et oniriques », il suffit d’un plateau de bois, de voiles que l’on hisse, de rideaux, de lanternes et les flammes tremblantes d’un piano de bougies.
La scène distille une attention soignée à l’atmosphère du Nord
Commence dès lors un Voyage d’hiver schubertien sous un vent glacial venu des landes enneigées et des bouleaux attristés. La création, l’amour, la solitude et la déraison siéent au talent de Célie Pauthe. La scène distille une attention soignée à l’atmosphère du Nord, à l’écoute des battements du cœur et des divagations ferventes d’Akerblom, rattrapé et aliéné par un imaginaire fantasque de rêves, de sensations et d’obsessions qui l’engloutissent. La mort est sa partenaire sous l’apparence d’un clown blanc féminin, la belle chanteuse lyrique Violaine Schwartz, figure tragi-comique, sensuelle et lascive, sodomisée par celui qu’elle destine au néant. La Joie de la fille de joie est « le premier film parlant vivant de l’histoire de la cinématographie » dont Carl est l’inventeur. On y parle de souffrance intime sublimée par l’élan d’un songe. Cette scénographie raffinée à vocation picturale est d’étoffe mélancolique, un rappel tchekhovien de théâtre dans le théâtre, un écho à La Mouette. Malgré une dramatisation étirée qui ne stimule pas toujours les attentes, les comédiens sont admirablement engagés.
Véronique Hotte
S’agite et se pavane

D’Ingmar Bergman, mise en scène de Célie Pauthe, du 14 au 21 novembre et du 11 au 20 décembre 2008 à 20h, mardi et jeudi 19h30, dimanche relâche, au Nouveau Théâtre de Montreuil 10, place Jean-Jaurès 93100 – Montreuil Tél : 01 48 70 48 90 www.nouveau-theatre-montreuil.com




Crédit photo : Un prince oriental porté au sublime par un conteur d’aujourd’hui. Le Jeune Prince et la vérité
Critique / le 20/11/08 à 00:18
Le Jeune Prince et la vérité
Au fait des métissages culturels dans sa ville de Stains, Marjorie Nakache s’en remet au conte oriental de Jean-Claude Carrière pour parcourir la planète et ses hommes en quête inlassable d’absolu.

Des malles, des bagages, des enchevêtrements de comédiens et de marionnettes, il n’en fallait pas plus pour imaginer la caverne d’Ali-Baba, à la façon de Marjorie Nakache. La metteuse en scène a trouvé un plaisir savoureux à concevoir dans l’audace un chez-soi onirique, un bric-à-brac de paysages illuminés et de rêves accumulés, une pure invention décalée et muséale, à la fois sombre et lumineuse, comme la vie qui coule entre le blanc, le noir et les couleurs de nos jours changeants. Sur le plateau, un horizon catastrophique de monts et de montagnes, juchés dans le désordre au-dessus de vallées et de villages miniaturisés, semble être prêt à s’effondrer ou bien à glisser jusqu’aux pieds du public. Cette fresque scénique esquissée à partir du Jeune Prince et la vérité de Jean-Claude Carrière met en scène un jeune maître d’Orient, une jolie marionnette de figure princière, portée par le conteur, la comédienne Pauline Delerue en blouson de cuir et lunettes de motard sur la tête. Le baroudeur trash et maladroit de nos temps modernes en a vu d’autres, il manque toutefois pour parfaire son éloquence un bon âne qui répondrait à la tradition classique de sa posture : il est destiné à parcourir la terre entière à la recherche d’on ne sait quelle raison.
Transformations, métamorphoses et merveilleux, l’homme change
C’est afin de porter son jeune maître vers des pays et des contrées inconnus puisqu’il doit trouver la vérité pour épouser sa dulcinée, selon la dure loi paysanne du père. Le duo croise sur sa route initiatique un échantillon de figures humaines, patrons, vagabonds, juges, plaignants, faux amis et imbéciles, marionnettes ou comédiens, comme Xavier Marcheschi, Sonja Mazouz, Marjorie Nakache et Béatrice Ramos. La planète dispose d’une multiplicité de reflets que nous retrouvons en nous-mêmes quand nous les cherchons si loin. Transformations, métamorphoses et merveilleux, l’homme change, il n’est pas une donnée définitive car le temps est un maître formateur accompli. Où se trouve la vérité ? Ni dans les châteaux, ni dans les palais, ni dans les églises, ni dans les étoiles. Seul le vieil homme sage apporte une réponse énigmatique au jeune homme : « Écoute-moi et n’oublie jamais ce que je vais te dire. Il faut toujours suivre ceux qui cherchent la vérité. Et toujours fuir ceux qui l’ont trouvée. » La réflexion porte ses fruits, et c’est au milieu de la danse hétéroclite des objets, des marionnettes et des corps d’acteurs épanchés que le monde convoité se reconstruit. Un enchantement.
Véronique Hotte
Le Jeune Prince et la vérité
de Jean-Claude Carrière, mise en scène de Marjorie Nakache, du 17 au 21 décembre 2008, les 17, 18 et 19 à 14h, les 17, 19 et 20 à 20h15, le 21 à 16h au Studio-Théâtre de Stains 19, rue Carnot 93- Stains Tél : 01 48 23 06 61 studio_theatre@yahoo.fr www.studiotheatrestains.fr Texte publié à Heyoka Jeunesse/Actes Sud-Papiers.Pièce vue au festival off d'Avignon 2008.




1  2   3  Suite

Vous recherchez dans le blog
Publicité :