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Théâtre - Critique

« Ubu Roi » : Daniel Benoin crée une comédie macabre et absurde qui évite l’écueil de la caricature avec les excellents André Marcon et Mélanie Page

« Ubu Roi » : Daniel Benoin crée une comédie macabre et absurde qui évite l’écueil de la caricature avec les excellents André Marcon et Mélanie Page - Critique sortie Théâtre Antibes Anthéa - Théâtre d'Antibes
Ubu Roi dans la mise en scène de Daniel Benoin. © Philippe Ducap

Anthéa, Antipolis – Théâtre d'Antibes / Texte de Alfred Jarry / mise en scène Daniel Benoin

Publié le 12 mars 2026 - N° 341

Avec pour couronne une casquette rouge, cet Ubu Roi actualisé qui préserve le texte originel fustige l’exercice du pouvoir par le président américain. Avec les excellents André Marcon et Mélanie Page dans les rôles de Père et Mère Ubu, Daniel Benoin crée une comédie macabre et absurde qui évite l’écueil de la caricature et éclaire toute une palette de symptômes liés à la toute-puissance. Une thématique aussi universelle qu’actuelle…

Suscitant la curiosité, le pari est audacieux, voire même risqué. Mettre en scène Ubu Roi (1896) en faisant explicitement écho au président américain aurait pu enfermer la partition dans une sorte de jeu d’échos au présent, d’appropriation de la vérité afin de servir le propos dénonciateur. Cependant, au-delà de ce parti pris qui actualise les situations, dans cet espace étrange et déroutant qui mêle les allusions directes à notre présent et la fiction d’une partition invraisemblable, la mise en scène suit un chemin théâtral qui convainc, passant du Bureau ovale ultra connecté à un conte fantasmagorique au cœur d’une forêt, où surgit un spectre shakespearien vengeur. Évitant le piège de l’hystérie et d’une bouffonnerie appuyée, la pièce n’est ni une parodie ni une caricature : elle éclaire toute une palette de symptômes liés à la toute-puissance, elle alarme contre les dérives de l’exercice du pouvoir (qui sont loin de ne concerner que Trump). Au départ, Daniel Benoin a tenté de commander un texte à un auteur d’aujourd’hui pour évoquer la crise de la démocratie et la violence de notre monde, avant de trouver en Ubu Roi la partition idoine. Nul besoin de l’adapter tant cette fresque insensée se rapproche de la brutalité de notre époque, confie-t-il. Force est de constater qu’il a raison : nombre de résonances se révèlent à propos. Si l’esprit potache et absurde de la partition de Jarry demeure et n’est heureusement pas écrasé par cette intrusion du présent, le rire – un rire jaune – provient surtout des échos piquants à l’actualité, qui au-delà de l’humour et de la distance que permet le théâtre ont de quoi désespérer. Ici les pistolets claquent et des hommes en treillis sévissent à tout va.

Comédie grotesque et cri d’alarme

Citons une scène avec une très longue table où dialoguent un tsar poutinien et l’américain Bordure, celles où Ubu fait massacrer sans vergogne les magistrats et les financiers, celle où ce « Maître des Finances » clame son désir de s’enrichir à tout prix, celle où il réchappe d’un assassinat avec une simple blessure à l’oreille… La scénographie est signée par Christophe Pitoiset et Daniel Benoin. Les images de Paulo Correia (Capitaine Bordure), comédien, metteur en scène et créateur vidéo qui est artiste associé à anthéa, s’intègrent parfaitement au jeu théâtral. Au fil d’un texte ardu à la structure et aux néologismes singuliers, une infinie brutalité s’impose, sans limite, sans pensée, sans morale. Père et Mère Ubu, sosies grotesques du couple Macbeth, sont des rôles difficiles, qui nécessitent un patient travail. André Marcon compose un Ubu saisissant, petit homme empli de pulsions brutes et immédiates, parfois à la limite d’une drôlerie de clown pleutre qui ne sait pas ce qui lui arrive. Il ne parle pas pour penser, mais pour agir, menacer et tuer. Dans une élégance intemporelle rappelant Mélania, Mélanie Page accorde à Mère Ubu sa qualité de maîtresse femme qui tire les ficelles, dans un rythme et une conviction impeccables. Leur jeu est très tenu, très maîtrisé. Leurs mots fusent avec une précision d’horlogerie, tandis que s’activent des mécanismes de domination. Miroir grotesque et cruel de notre monde agressif, la pièce alerte. Alors que les élections municipales approchent, c’est le moment d’éviter celles et ceux qui se plaisent à franchir les limites du raisonnable.

Agnès Santi

A propos de l'événement

Ubu Roi
du mardi 3 mars 2026 au samedi 21 mars 2026
Anthéa - Théâtre d'Antibes
260, avenue Jules Grec, 06600 Antibes

mercredi, vendredi et samedi à 20h30, mardi et jeudi à 20h, relâche lundi et dimanche. Tél. : 04 83 76 13 00. Site : www.anthea-antibes.fr

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