La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Entretien

Philippe Adrien, La Grande Nouvelle

Philippe Adrien, La Grande Nouvelle - Critique sortie Théâtre Paris Théâtre de la Tempête
Philippe Adrien. Crédit photo : Mila Savic

Théâtre de la Tempête / d’après Le Malade imaginaire, de Molière / texte de Jean-Louis Bauer et Philippe Adrien / mes Philippe Adrien

Publié le 15 septembre 2014 - N° 223

Comme Molière en son temps avec Plaute, Philippe Adrien et Jean-Louis Bauer réécrivent Molière : un Malade imaginaire pour notre époque, celle d’une pharmacie du profit et d’une médecine de l’anticipation.

Pourquoi avoir choisi d’ainsi réécrire Molière ?

Philippe Adrien : Argan est un hypocondriaque, or la situation d’un tempérament pareil à notre époque a beaucoup évolué. Au temps de Molière, la médecine n’était qu’un amalgame de diagnostics erronés et de faux remèdes. Aujourd’hui tout malade imaginaire se voit à la tête d’une pharmacopée pléthorique et de protocoles de soins complexes sinon efficaces. A cela s’ajoutent les ressources d’internet pour toutes sortes d’informations,  diagnostics et traitements. Voilà qui change la donne ! Ma rencontre avec Jean-Louis Bauer se révèle très féconde. Nous conjuguons nos singularités et qualités respectives tout en partageant le même goût du jeu. C’est avec enthousiasme que nous avons abordé cet exercice de réécriture. Ces dernières semaines, j’ai eu l’impression d’être directement confronté aux différences mais aussi à certains points communs entre la culture des anciens Grecs et celle des judéo-chrétiens que nous sommes. Parmi les travers que fustigeaient les premiers, figure la pléonexie : les Grecs déjà avaient bien repéré que l’homme est ainsi fait qu’il en veut toujours plus. Platon s’interroge sur les moyens de contrer cette tendance ou ce défaut qui s’est encore accentué dans le monde où nous vivons – l’ultralibéralisme est passé par là. Nous avons été portés à mettre en jeu la folie du genre humain qu’internet ne fait qu’attiser. Cette sorte d’égocentrisme avide est le fait d’Argan mais aussi de la plupart des personnages de la pièce.

« Le rire attendu ou souhaité frôle le sarcasme. »

Que devient Argan dans La Grande Nouvelle ?

P. A. : Chez Molière, c’est un bourgeois ; chez nous, il fricote avec la finance et l’industrie pharmaceutique. La manière, le ton sont venus tout seuls, modernes certes, mais sur un fond hérité du XIXème ; notre époque est abordée de façon provocante, parfois même farcesque, sur le mode d’une satire délirante, histoire de secouer le cocotier. Il y a des rapports de structure avec Le Malade imaginaire mais pas une ligne de Molière. Nous gardons, sinon les personnages, au moins des éléments qui feront que les nôtres seront perçus comme cousins des siens. Comme si les souvenirs que nous avons tous de la pièce originale produisaient autre chose. Ainsi les deux Diafoirus sont devenus Hippolyte Dupont de la Roche et son fils Thomas, des financiers qui viennent proposer à Argan un plan d’investissement sur de nouveaux produits pharmaceutiques et des gadgets à usage diagnostique. C’est une constante des pièces de Molière : mettre en scène la folie et l’aveuglement d’une figure centrale en proie à une passion qui exclut tout le reste. Notre Argan est, comme l’original, obsédé par la mort et la maladie, mais il est aussi persuadé qu’il y a « une nouvelle jeunesse qui commence à soixante ans ». Son entourage n’a qu’à bien se tenir, la moindre allusion à son âge et au déclin qui risque de s’ensuivre le rend fou. Et puis, bien sûr, nous avons gardé, en prenant bien soin de les décliner, certains morceaux de bravoure, comme la scène du poumon, sauf qu’elle devient chez nous la scène de la prostate !

Quel est le rire que vous voulez faire naître ?

P. A. : Notre position est critique de l’époque, mais tant qu’on peut en rire… Depuis trois ans que nous travaillons sur ce projet, sont apparues différentes nouveautés, entre autres la banalisation des examens génomiques : le moindre péquin peut aujourd’hui passer commande de son séquençage. Par ailleurs, les biotechnologies et nanotechnologies permettent d’envisager que la maladie soit traitée avant même son surgissement. Comme l’annonce un transhumaniste californien qu’Argan croise sur le net : « La mort de la mort a commencé. » Folie ? Grotesque ? Le rire attendu ou souhaité frôle le sarcasme. J’ai toujours eu le rêve d’un théâtre dont l’aspect de catharsis opère dans l’immédiat, provoquant des réactions brutales, viscérales. Il faut pour cela ne pas craindre de courir le risque de la trivialité. La pièce de Molière est scatologique, méchante, effrayante : il y a de tout cela dans notre affaire.

Propos recueillis par Catherine Robert

A propos de l'événement

La Grande Nouvelle
du Vendredi 12 septembre 2014 au Dimanche 12 octobre 2014
Théâtre de la Tempête
route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris

à 20h ; le dimanche à 16h. Tél. : 01 43 28 36 36.


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