La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Théâtre - Critique

Oh les beaux jours

Oh les beaux jours - Critique sortie Théâtre
© ARTCOMART/ Pascal Victor Catherine Frot, rayonnante et bouleversante Winnie.

Publié le 10 mars 2012 - N° 196

Avec Catherine Frot dans le rôle de Winnie, profondément vivante et rayonnante, Marc Paquien fait résonner la pièce de Beckett dans toute son humanité, dans une alliance indéfectible et pourtant joyeuse entre le désir de vivre et la conscience de la fin qui approche.

Tant qu’elle y arrive, tant qu’il arrive à l’entendre, Winnie, enterrée jusqu’à la taille puis jusqu’au cou, parle à son époux Willie, s’entêtant dans sa volonté de dire « tout ce qu’on peut », de faire « tout ce qu’on peut ». C’est sans doute presque rien, mais ce presque est immense, infini, humain, à jamais profondément émouvant. « Oh le beau jour encore que ça va être ! » C’est l’un des très grands rôles féminins de l’histoire du théâtre, partition musicale redoutablement précise, soulignée par les didascalies de Beckett, rôle interprété en France par Madeleine Renaud ou Denise Gence. Aujourd’hui, c’est l’actrice bien connue Catherine Frot qui incarne Winnie, rayonnante d’humanité, de tendresse… et de drôlerie. Elle a la cinquantaine, l’âge du rôle. Prisonnière immobile, « à perte de passé et d’avenir », elle est pleinement vivante, concrète, féminine, volontaire, digne, joyeuse même, parfois mélancolique, le temps est son pire ennemi mais son rapport aux mots et aux choses, ponctué de récurrences et de répétitions, parvient à faire résonner avec émotion, force et simplicité l’obstination humaine à vivre. Et à deux c’est plus motivant : Willie (Pierre Banderet) est là et bien là, destinataire de son babil, ils ont un passé en commun et elle a besoin de lui. Elle le guette, l’apostrophe, réclame sa réaction, si minime et saugrenue soit-elle. Dans l’acte II, alors qu’elle est enterrée jusqu’au cou, elle l’interpelle encore et encore. C’est bien le paradoxe de la vie même que Samuel Beckett parvient singulièrement à montrer dans Oh les beaux jours : le début annonce la fin, et le désir de vivre, d’aimer et de s’agiter s’affirme et perdure malgré le lent naufrage et l’amoindrissement inéluctable des êtres et du monde.

Oxymore insoluble

Marc Paquien réussit une très belle mise en scène, parfaitement aboutie : l’expérience tragique de la vie qui n’en finit pas d’approcher de son achèvement se joue ici avec style. Sans noirceur, sans excès, sans ajout, célébrant la vie même, par le texte, par sa musique, en adéquation avec l’expérience humaine de l’existence, qui rassemble les contraires en une sorte d’oxymore insoluble et tenace. La scénographie installe Winnie dans un mamelon rugueux aux allures de coquille marine semblant montrer les strates du temps, et la superbe toile de fond, un bel écho à la didascalie inaugurale, conjugue divers éléments – ciel, plage, sable, roche, ou neige… -, créant entre eux une symétrie nue et déserte qui rend d’autant plus vivante et bouleversante Winnie. L’œil est comme aspiré par cet espace lumineux remarquablement animé par Dominique Bruguière. Catherine Frot incarne avec beaucoup de subtilité une Winnie fondamentalement proche, familière, et Marc Paquien crée un théâtre exigeant et accessible à tous, ouvrant de singulières  perspectives, au cœur de l’humain. 

Agnès Santi


Oh les beaux jours de Samuel Beckett, mise en scène Marc Paquien, du 20 janvier au 29 mars, du mardi au samedi à 21h, dimanche à 15h, au Théâtre de la Madeleine, 75008 Paris. Tél : 01 42 65 07 09   ou   0 892 68 36 22. Puis tournée en France jusqu’en juin. Durée : 1h30.

A propos de l'événement



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