La Terrasse

"La culture est une résistance à la distraction" Pasolini

Entretien / Jean-Pierre Saez

Multiplier les interactions entre art, culture et société

Multiplier les interactions entre art, culture et société - Critique sortie Avignon / 2011

Publié le 10 juillet 2011

Directeur de l’Observatoire des politiques culturelles, Jean-Pierre Saez analyse les enjeux de la révolution d’internet pour la politique culturelle, et propose des pistes de réflexion pour préparer l’avenir.

Comment les politiques culturelles peuvent-elles prendre en compte la révolution d’internet ?

Jean-Pierre Saez : Les politiques culturelles sont aujourd’hui sollicitées autour de l’ensemble des enjeux numériques qui impactent les évolutions de l’art et de la culture. Il s’agit de ne pas subir ces évolutions mais de définir des stratégies d’appropriation, y compris à l’échelle territoriale, au regard de l’intérêt général et du service public. Les acteurs de l’art et de la culture intègrent à des degrés variables de tels enjeux qui se déclinent sur un large spectre, du mondial au local et jusqu’à l’espace domestique. En France, une très large majorité de la population a accès à internet. S’il faut continuer d’oeuvrer pour faire reculer la fracture numérique, l’effort doit porter de plus en plus sur la lutte contre la fracture cognitive, source d’inégalité insidieuse. Ce défi appelle une grande ambition en matière d’éducation artistique et culturelle, pour accompagner les jeunes dans une maîtrise distanciée des outils numériques. La question numérique traverse l’ensemble du champ artistique et culturel et conduit les politiques culturelles à devoir se situer sur une multitude de sujets : la création et l’innovation artistique et culturelle ayant recours aux technologies digitales, les droits d’auteur, l’économie culturelle numérique… De ce point de vue, la mise en place du prix unique du livre numérique prolonge une disposition de régulation majeure de notre système culturel. La numérisation des salles de cinéma d’art et d’essai soutenues par les collectivités territoriales s’inscrit dans une logique voisine. Plus classiquement, les politiques culturelles ont aussi à répondre de la numérisation des fonds de bibliothèques et du patrimoine, de la valorisation des activités artistiques et culturelles par le biais d’internet. Cette valorisation peut fort bien s’intégrer dans une vision globale du développement prenant en compte les impératifs de proximité aussi bien que des enjeux d’attractivité. Pour aborder tous ces sujets, il ne faut pas hésiter à prendre appui sur le savoir-faire d’une nouvelle génération d’acteurs dans une philosophie de co-formation. Ne cédons pas non plus à l’illusion numérique. Internet élargit les possibilités d’acculturation mais les enjeux d’une politique culturelle émancipatrice ne se réduisent pas à internet ! L’apport des arts vivants et du patrimoine demeure essentiel.

A-t-on besoin d’un nouveau contrat culturel entre politiques – Etat et collectivités territoriales – et acteurs culturels pour qu’émerge une société où la culture prenne toute sa valeur ? Comment définir ce contrat ?

J.-P. S. : Les politiques culturelles traversent une phase de transition incertaine. Si l’Etat a globalement maintenu ses moyens, ses marges d’intervention pour les émergences artistiques et culturelles se sont réduites et sa doctrine territoriale a perdu en lisibilité. Les pouvoirs locaux ont pris une place majeure dans le soutien aux activités artistiques et culturelles. Aujourd’hui, ils tendent à marquer le pas et beaucoup de Départements sont conduits à reculer dans leur engagement. Pour préparer l’avenir il y a besoin de plus de coopération et d’une volonté politique arc-boutée sur une vision de l’intérêt public d’autant plus nécessaire dans un contexte européen et mondial qui ne cesse de pousser à la marchandisation des activités culturelles. Depuis longtemps nous peinons à établir des diagnostics partagés, à saisir collectivement des problèmes de fond. C’est parce que le contexte est difficile qu’il appelle une nouvelle mobilisation des énergies pour imaginer et préparer les scénarios d’avenir. Dans une situation plus tendue, il ne faudrait pas céder à de pures logiques de gestion en lieu et place de démarches d’évaluation négociées et partagées. Vous évoquez la nécessité d’engager un nouveau contrat. La notion de contrat est au fondement des politiques culturelles. Mais cette problématique contractuelle est un peu en jachère. En tout cas, elle est inégalement assumée. Créer les conditions d’un nouveau contrat en faveur de la culture est une voie obligée.


 « Créer les conditions d’un nouveau contrat en faveur de la culture est une voie obligée. »

Quid de la réforme des collectivités locales ?
 J.-P. S. : L’avenir qu’elle prépare pour la culture est encore peu lisible. On peut se satisfaire du fait que l’autonomie d’intervention politique (le maintien de la clause générale de compétence) des collectivités soit préservée. Mais leurs ressources, et leur autonomie financière, sont de plus en plus contraintes. Le secteur culturel en pâtit. Certes, la réforme indique quelques pistes à creuser qui devront être explorées quoiqu’il en soit, que ce soit du point de vue de la coopération entre Régions et Départements, ou du point de vue du renforcement de l’intercommunalité. Avec les regroupements envisagés, avec la dynamique de la métropolisation, le cadre intercommunal devrait être plus sollicité pour concevoir des projets de territoires à l’échelle des projets de vie. Jusqu’ici, le bilan de l’intercommunalité présente des progrès disparates par rapport aux enjeux culturels. Bref, il devient urgent de réformer la gouvernance de notre système. Si les pouvoirs locaux ont à imaginer comment mieux travailler ensemble, l’Etat est lui confronté à la nécessité de reformuler son engagement territorial pour les temps à venir, de dégager les moyens lui permettant de jouer son rôle, aux côtés des pouvoirs locaux, dans l’accompagnement de parcours de création artistique fondés sur un esprit d’innovation. De leur côté, les acteurs ont tout intérêt à s’engager dans un effort d’écoute mutuelle et de solidarité. Le travail du dialogue et de la concertation doit se poursuivre à tous les niveaux, entre toutes les forces vives de l’art et de la culture et au-delà. C’est en multipliant les interactions entre art, culture et société, que l’on pourra envisager un avenir durable au développement culturel et que pourra se reformuler un projet politique pour et avec la culture. La particularité de notre époque, et de l’âge démocratique qui est le nôtre, c’est que ce dessein ne viendra pas d’en haut. Il sera le fruit d’une contribution de toutes les parties prenantes dans le respect des responsabilités de chacun.
 
Propos recueillis par Agnès Santi

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